Pour une culture de la régulation...
Le mot de « régulation » est prononcé en permanence depuis la crise financière et économique. Pris de panique, certains libéraux avancent maintenant l’idée d’une « régulation dure » de la finance internationale considérée l’un des derniers "trous noirs" de la gouvernance mondiale. Mais quelle représentation se font-ils de la régulation… quelle soit « molle » ou « durable » ? Surtout quand ils décrètent des règles contraignantes, des mécanismes de surveillance ou encore des sanctions. De telles pratiques constituent une conception plutôt frustre de la panoplie possible des régulations !
N’est-ce pas plutôt pour eux un mot à la mode tout comme « développement durable » ou « principe de précaution » ? Le concept à mettre en bouche pour sécuriser le petit peuple et lui donner l’impression que l’on maîtrise… Il est vrai qu’une culture de la régulation est peu partagée. Ce domaine n’a qu’une place très limitée dans l’éducation ; il est totalement absent de la formation de nos élites.
Le concept de régulation est une idée capitale pour comprendre les organisations ou les sociétés complexes. Aucune d’entre elles ne fonctionnent sans systèmes de régulation élaborés. Les plus efficaces en possèdent même de multiples. Les êtres vivants, organisations complexes par excellence avec une longue histoire –plus de 3 milliards d’années d’évolution dans des conditions extrêmement difficiles- ont mis en place des régulations de régulations pour prospérer. Pour partager ce propos, nous avions écrit en 1996, un livre de vulgarisation, Comme un poisson rouge dans l’homme (Payot). Notre projet tentait de lutter contre l’idée de « dérégulation » alors en faveur que Ronald Reagan et à Margaret Thatcher avaient fait prospérer. Bien sûr, cet essai passa complètement inaperçu ! La conviction était que l’ouverture des échanges sur un plan mondial était éminemment vertueuse.
Plus de 10 ans après, si le mot est prononcé et enfin accepté, il reste toujours peu compris. Les sondages effectués auprès du grand public le confirment[1]. Si « régulation » a un impact désormais positif, il renvoie seulement à des idées de « tranquillité » ou de « prévention ». Des règles « de bon sens » ou « préparées par des experts » sont attendues ; elles devraient être propre à prévoir ou à contrôler un fonctionnement. Leur but est d’éviter les « dérapages » ou les « accidents ». L’équilibre est fort peu mis en avant ; quand il l’est, il s’agit plutôt d’un « équilibre statique » de type physique, inadéquat pour des structures mouvantes.
Les milieux économiques, eux, envisagent la régulation comme un « système de contrôle ». Selon les écoles, ils mettent en avant la recapitalisation des banques, le refinancement à court et moyen terme de ces dernières et les fonds de délestages, tout en gardant un certain flou entre ces opérations… Des règles négociées et respectées et la mise en place de « systèmes de médiation » plus ou moins coercitifs… leur semblent la solution[2]. Ils éviteraient selon eux l’"effet domino" des mesures protectionnistes.
A leur tour, les politiques se ravisent du « laisser-faire » ; ils s’interrogent sur les bienfaits du libre-marché et de la mondialisation à tout crin. Pendant longtemps, ils ont appelé « autocontrôle » ce qui était un simple laxisme, teinté de privatisation du profit et de mutualisation des investissements ou des pertes. Actuellement, nos décideurs envisagent des réglementations et des organismes de surveillance internationaux. Auront-ils la volonté politique de dépasser le morcellement national et le « copinage » tout azimut qui rendaient les contrôles inefficaces ? Pourront-ils s’attaquer aux dangers de la titrisation qui échappe à tout contrôle, tout comme à celui des « supposées » agences de notation ou aux rôles des paradis fiscaux. Leur modèle de régulation est le Comité de Bâle qu’ils souhaiteraient voir superviser par le G20, avec des engagements forts entre Etats.
Sera-ce suffisant pour réguler cette situation immaîtrisable ? N’est-ce pas plutôt significatif de la pauvreté culturelle générale du domaine !.. Un exemple révélateur : le célèbre site numérique Wikipedia n’est pas très loquace sur le sujet. Quelles régulations vraiment efficientes introduire dans un système devenu « fou » ? Au préalable, on ne peut faire l’économie du démontage des travers du mode actuel ? Toute transformation sociale n’est jamais immédiate ; le système en place peut repartir inchangé dans deux ans, pour chuter plus lamentablement. Les précédentes crises économiques en Argentine, au Mexique, en Asie du Sud-est et en Russie ont démontré que le modèle néolibéral dysfonctionne sur le long terme. Cela n’a conduit à aucune anticipation sur cette crise ; il est vrai, on n’était pas au cœur du système.
Sans aucun doute, faut-il revisiter et les réglementations et les Commissions de contrôle. Toutefois, bien plus qu’à leur fonctionnement quotidien, c’est aux principes qu’il est nécessaire de s’attaquer. Les règles, tout comme les lois, peinent à être mises en place. Le débat démocratique a besoin de temps ; et les divers lobbies en jouent pour retarder toutes réglementations. Le temps que les lois soient votées, puis que les réglementations soient promulguées, elles sont en retard d’une époque. Le contexte en place a largement évolué.
Il en est de même des Commissions de contrôle en place qui s’avèrent n’être que des coquilles vides… Par exemple en France, des dispositifs financiers existent bien sur le papier, ils séparent la régulation des marchés financiers et le « contrôle prudentiel des acteurs ». L’Autorité des Marchés Financiers (AMF) surveille les agissements des entreprises cotées en Bourse ; la Commission bancaire contrôle les établissements bancaires et les entreprises d’investissement ; l’ACAM (l’Autorité de contrôle des assurances et des mutuelles) surveille quant à elle les organismes d’assurance et les mutuelles. A ces trois pôles, s’ajoutent encore des autorités d’agrément : le Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement (CECEI) et le Comité des entreprises d’assurance (CEA). Les pays anglo-saxons (USA, Royaume Uni,..) avaient également des mécanismes de ce type. Qu’ont-ils fait pour anticiper la crise ?.. L’affaire Madoff est symbolique à plus d’un titre.
Pour refonder le capitalisme, éviter de tel empilement ou supprimer les collusions sera de peu d’effets. Certes, une gouvernance internationale devrait être à l’ordre du jour dans un monde mondialisé. Les menaces écologiques deviennent elles-mêmes planétaires. Toutefois rien ne sera possible sans un nouvel état d’esprit : une culture de la régulation. Si aucune organisation complexe ne peut fonctionner sans régulation, encore faut-il en comprendre les ressorts indispensables pour inventer des processus opératoires. A cette fin, les dynamiques homéostatiques connues sont à décortiquer, et la physionique devient plus que jamais de la matière à penser quand on manque de référents.
« Copier » la nature s’avère une approche classique du monde industriel. Son nom : la « bionique »[3] ; on lui doit une profusion de productions, dans les transports, les constructions et plus récemment les nouveaux matériaux. L’avion de Clément Adler, le Velcro du Suisse Georges de Mestral, la Tour Eiffel, les procédés aérodynamiques de l’Airbus 380 ou hydrostatiques des voiliers de la course America en sont des résultats significatifs. Dans son prolongement, la « physionique » traite des questions complexes, et spécifiquement des processus de régulation. Au point de départ, une autre branche de la biologie, la physiologie, plus précisément la physiologie des régulations.
Invalidant les anciens paradigmes, la physionique éclaire en particulier les situations de changements. Le vivant vit en permanence des transformations inattendues. Au cours de sa longue évolution, un nombre considérable de directions ont été explorées et par chance mémorisées. Les mécanismes de protection (des membranes « intelligentes »), les réserves, les capteurs et surtout les régulations inventées sont incroyables de sophistication et d’efficience. Ces dernières dotent les êtres vivants de multiples mécanismes contre-aléatoires. Ce sont des sortes de contre-pouvoirs permanents qui évitent les dérapages.
Ces dispositifs sont surtout confortés par de multiples régulations de… régulations qui leur confèrent des propriétés auto-organisatrices. Automatiquement, ils peuvent s’adapter aux changements extrêmes tout en conservant leur identité. L’organisme humain par exemple possède trois grands systèmes de régulation (nerveux, hormonal, immunologique) régulés entre eux et de multiples sous-systèmes également régulés. De la sorte, il peut maintenir en synergie la température, le pH, la concentration, les flux de matière et d’énergie entrants et sortants, etc., alors que nos sociétés peinent à stabiliser en parallèle l’emploi, le niveau du crédit, l’investissement, les cours de la bourse, les retours sur investissement,..
Pour élever un pouvoir d’achat, il ne suffit pas d’augmenter les revenus. Solvabiliser les familles par des hausses de salaire non accompagnées par des gains de productivité est générateur d’inflation ou creuse le déficit extérieur. Faute de régulation de régulations, dès que l’un des paramètres bougent sensiblement, le système s’emballe ou plonge !
A travers cet autre regard sur la complexité, des perspectives s’ouvrent. Travailler les régulations dans les entreprises ou les organisations fait bouger les lignes. Il s’agirait de faire de même au niveau de la gouvernance mondiale. Au préalable, encore s’agit-il de former nos décideurs et nos élites à ce champ de savoirs. Comment continuer à vouloir gérer le monde actuel sans s’approprier les repères de notre époque
André Giordan
Professeur d’épistémologie et de physiologie
Spécialiste des régulations
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