L’équipier...sentiments croisés du bout du monde
Philippe Lioret livre ici un film solide, profond qui marque et donne envie de se plonger dans la nature bretonne pour y retrouver les parfums d'embruns et la violence de la mer...
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A Ouessant, Camille passe une dernière nuit dans la maison de son enfance dont elle a décidé de se séparer. Un livre providentiel lève le voile sur un secret familial. Avec la magie de l'image, nous sommes entraînés par la lectrice dans une quête introspective.
1963, à cette époque, un jeune homme est venu faire équipe avec son père, gardien du phare de la Jument. Son séjour fut bref, deux mois... L'homme bouleversa cependant l'existence des habitants de l'île. C'est avec une infinie délicatesse que le metteur en scène P. Lioret jongle merveilleusement dans un jeu contrasté avec l'âpreté insulaire. Grâce à lui, l'amorce gestuelle, les sentiments naissants émerveillent jusqu'aux larmes tant la communication se fait par delà les mots. Composé sous la forme d'un retour en arrière englobant l'ensemble de la narration du film, "l'équipier"se déroule sur un mode intimiste. Il est porté par des acteurs en parfaite adéquation avec leur rôle.
Sandrine Bonnaire, « Mabé »effacée et mystérieuse est submergée, éperdue, envahie par une passion qu'elle ne comprend pas. Face à face dans un registre verbal surprenant, Philippe Torreton « Yvon » et Grégori Derangère « Antoine »s'affrontent sur le mode conciliant et combatif. Duels silencieux, propos laconiques à multiples sens et plusieurs degrés qui captent notre attention, piègent nos émotions et stimulent notre curiosité. . Philippe Torreton campe sans conteste, un breton plus vrai que nature. Trois merveilleux acteurs, personnages sincères pris dans une triangulation complexe, comme dans un filet, la situation cornélienne.
Quand il composa la musique du film, Nicola Piovani garda toujours à l'esprit la notion de délicatesse et discrétion. "Sentiments retenus, regards à peine prononcés, passion contenue : rien de crié, juste de brefs éclairs qui laissent imaginer la vie intérieure des personnages, riche en émotions retenues. Cette musique avait le devoir de ne jamais envahir le champ, de ne pas "chanter" les sentiments, de se limiter à les suggérer. J'ai ainsi imaginé qu'en travaillant principalement par petites touches tout au long du film, je pourrais comprendre et percer l'intimité de ces êtres perdus dans les brumes bretonnes. Ces brumes et ces climats qui avaient à mes yeux de visiteur méditerranéen un charme inouï auquel je devais résister pour composer une musique dont la discrétion serait le point de départ esthétique. Pour aider à raconter cet amour fulgurant, cette amitié naissante et ces affections muettes. Tout ce qui se cache, en somme, dans un regard de Sandrine Bonnaire."
Et nous voici malgré nous embarqués dans ce pays du bout du monde intrigués et séduits par le charme naturel des personnages et des lieux En abordant la vie difficile des insulaires, le film déroule l'évidence interactive entre le monde réfractaire des hommes et la lande aride et battue par le vent.
Antoine, « l'équipier » est aussi « l'étranger » au milieu des celtes endurcis. Ce néophyte tombé d'une autre planète, (originaire de Touraine...) C'est un garçon aimable, curieux, confiant et pacifique. Que vient-il faire sur cette île rocailleuse, abandonnée à tous les vents, à tous les temps, dans ce pays du bout du monde ? Mystérieux, différents, il intrigue et charme les femmes, malgré lui, il devient en revanche encombrant, équivoque et dérangeant aux regards des hommes, pour les mêmes raisons. Ils se montrent ombrageux, voir agressifs, indélicats et même haineux à son endroit.
Cette collectivité solidaire d'hommes et de femmes vivent un combat de tous les instants contre la nature et l'austérité de leur condition. Pour toutes ces raisons, ce personnage insolite sera un révélateur, un véritable catalyseur des sentiments profondément enfouis qui animent les natifs de ce front d'océan. La réalisation est dépouillée, essentielle, à l'image de son sujet. Le regard, la gestuelle et les silences suppléaient aux dialogues vifs, lapidaires et souvent à double sens. Cela donne une épaisseur aux personnages, mais aussi une profondeur de caractère. L'intériorité naturelle des îliens, ancrés dans un passé lointain de navigateurs redoutables descendus des contrées arctiques.
Le cœur de l'histoire se déroule sur l'un des écueils le plus terrible de la mer d'Iroise. Situé à 2 km au sud ouest sur la roche Ar Gazec, la Jument, il doit sa réputation d'enfer aux nombreux naufrages qui eurent lieu, malgré la vigilance obstinée des gardiens. Ceux ci tournent et vivent héroïquement au rythme du quart et du rituel immuable de l'allumage des feux. « Yvon » gardien incorruptible se positionne obsessionnellement dans une arithmétique tragi-comique. L'humour contraste en déclinaisons subtiles relativement à la gravité des personnages et des lieux. Veilleurs de feu, pierres angulaires de la sécurité, les gardiens ont une vie d'ascètes et se sentent investis d'une véritable mission, une vocation. Leurs échanges laconiques sont en phase, en adéquation avec leur vie spartiate. Partager la vie à deux dans cet espace exigu, dans ce désert aquatique imprévisible relève de l'héroïsme. Sans relâche la mer canonne, livre un combat inégal, souvent se déchaîne, imposant son dictât, ses rythmes insoutenables, ses caprices ravageurs au gré des rafales cycloniques meurtrières. La nature n'a pas d'état d'âme, sa beauté est grandiose mais amorale.
Le phare, l'unique refuge semble dérisoire, perdu, oublié, englouti dans le vaste océan. En son centre, est-ce l'impression d'isolement, la hauteur propice à la chute, ou l'escalier en spirale vertigineux interminable ? C'est un lieu fantastique et angoissant qui décuple les tourments de l'imaginaire. On évolue entre les entrailles de la terre et la perspective céleste et enivrante du feu de veille sécurisant qui étincelle.
La spirale, l'ordre cosmique, le point d'origine, le souffle de vie. Rotation et ascension, révolution et élévation. La spirale ascendante du phare, traversée par la tempête, la mort qui rôde. La force et l'intensité dramatique de la scène finale, Yvon d'abord désemparé, perdu qui bondit dans la spirale ascendante répondant à la vie, à l'amitié, à l'honneur pour porter secours à Antoine.
Et Antoine, l'équipier, l'animateur essentiel ? C'est un personnage avant-gardiste, un homme en recherche qui se remet en question, un aventurier, mais un chevalier de la modernité. Il est confiant, à l'écoute, flexible, momentanément tombé dans un village gaulois bretonnant embrumé. Il a soif de changement, il veut oublier, il a souffert la guerre, la torture, le mépris, le dégoût, la colonisation imbécile et finissante, l'Algérie. C'est un ami loyal patient et tolérant, un amant passionné mais responsable, un passeur en quête d'infini, de justice et d'humanité.
Nous sommes assez proche de Mai 68...
Longtemps après, dans un autre siècle, au fond des yeux de Camille, la secrète nostalgie de l'attente, un livre opportun, le livre du souvenir, de l'éveil et de la présence, la bouteille à la mer reçue et recueillie...la réponse ?
Tant d'amour et d'espérance ne saurait demeurer vains, c'est peut être une invitation à méditer sur l'éternel dont on puisse raisonnablement penser qu'il existe. Tout le reste se mêle et s'embrouille dans l'impermanence.
Documents joints à cet article
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