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Accueil du site > Tribune Libre > L’art comptant pour rien

L’art comptant pour rien

Quand je lis, c’est uniquement dans la salle d’attente chez le dentiste, en général le brave homme ayant tellement de retard, je peux me taper ‘Guerre et paix’ au moins deux fois de suite. Ce jour-là, j’avais oublié de prendre un livre, en ce moment je suis sur deux études hyper ardues écrites par Trierweiler et Zemmour , deux de nos ethnologues post-modernes les plus compétents qui font les choux gras de la presse scientifique. Du coup, je me rabats sur un de ces magazines fluo qu’on trouve dans les salles d’attente médicales, genre « Voleurs actuels » et « En veux-tu ?en voici. ». Comme mon dentiste est un esthète de premier ordre ( Avec ce que je lui laisse en couronnes et en bridges, il peut se payer des Van Gogh première époque), il a un journal qui s’appelle ‘Art Contemporain’ que je me mets à feuilleter rapidement. Au bout de trente secondes, je repose le journal en maugréant comme un iconoclaste que je suis « Ya que de la pub là-dedans ». Ma voisine, une charmante quadra enrobée de peaux d’animaux morts, membre de l’Otarie Club et sans doute amateur(e) d’art éclairée s’insurge :

— Comment pouvez-vous dire une chose pareille ?! C’est le spécial « Jeff Koones », une merveille !

Un peu étonné mais sans me départir de ma courtoisie légendaire, je lui montre la double page intérieure : Un genre de gros chien en plastique rose et un homard rouge, surement des attractions pour les gosses à la foire de Noël ou des enseignes pour des marchands de bonbons Haribo.

— C’est pas de la pub, ça peut-être ?

Je vois la petite dame à deux doigts de tomber à la renverse :

— Mais enfin, c’est du pop kitsch, c’est ce qui se fait de plus branché en art moderne !! Koones a révolutionné le genre !

Elle n’ajoute pas « pauvre imbécile » mais je sens bien que j’y ai échappé d'un cheveu.

Je me pourpense en mon for intérieur qu’on ne me dit jamais rien à moi, que j’arrive toujours après la bataille, qu’un peintre en homard a fait une révolution et que personne m’a prévenu. C’est vrai que j’ai jamais été très doué en Arts Plastiques, j’ai longtemps cru en regardant des œuvres de Miro que pour être aussi célèbre, il était surement mort dans sa neuvième année et que Vasarely était une marque de papiers peints pour accros au LSD.

 J’ai à peine le temps de m’excuser auprès de la dame de mon ignorance crasse que le dentiste m’invite à me faire limer les molaires pour une somme modique équivalente au prix d’une petite voiture citadine. Comme je suis pas du genre à aimer passer pour un demeuré, une fois chez moi, j’ouvre mon encyclopédie électronique des Grands Révolutionnaires du XXIème siècle. Je trouve Koones juste après François Hollande et Steve Jobs et avant Jean-Pierre Pernaut et Raffarin et qu’est ce que j’apprends ! Le bougre expose justement à Beaubourg en ce moment ! Quelle chance ! Je file donc à Beaubourg. Pour les ignorants du fin fond de la province, Beaubourg c’est un musée créé par Pompidou, un bon vieux réac de droite des années 60-70 qui aimait des trucs de gauche, genre poésie, art, théâtre et tout le toutim. Attention, quand je dis de Gauche, je parle pas des clodos en salopette qui sentent le saucisson à l’ail et qui pètent à table. Je parle de la gauche bon teint, née dans le VIème arrondissement, polie avec les dames qui carbure au Taittinger dans les fêtes de charité et qui s’indigne fermement contre la montée du Front National, bref la Gauche avec un grand G, celle qui vénère Jeff Koones et qui lit Libé.

Bon, je digresse, je digresse et j’oublie l’essentiel : Jeff Koones est donc le chef de file des artistes d’aujourd’hui. La différence entre ces gars-là et vous, c’est que vous, par exemple, quand votre cafetière est en panne ou que vous démontez votre grille-pain, en général, ça finit soit à la poubelle soit aux encombrants, ben eux non, ils mettent leurs déchets ménagers aux enchères chez Christie’s et ça part comme des petits pains. Autre exemple, suite à une crise de bouffée délirante, vous repeignez votre Saint-Bernard en rouge et vous accrochez des homards roses dans votre jardin, dans l’heure qui suit, vous voyez les flics qui déboulent, les voisins qui veulent vous lyncher et vous finissez en cellule de dégrisement pour la nuit. Ben eux non, ils font leurs saletés en plein milieu du jardin de Versailles et personne porte plainte, la police dit rien et même que les badauds s’extasient. C’est pas juste et je digresse encore.

Alors voilà, je pénètre dans l’antre sacrée de l’art moderne du Centre Beaubourg et je me rends compte que je suis encerclé par des Japonais, les Japonais, ils sont là parce qu’eux aussi ils ont un ferrailleur barbouilleur célèbre, il s’appelle Takashi mais eux ils ont une excuse, leurs homards et leurs poissons ils sont déjà cette couleur-là, rose fluo, depuis le coup de la centrale nucléaire. Je me balade dans les couloirs pendant une heure ou deux, (pas plus, pour éviter le décollement de la rétine et les aigreurs d’estomac) au moins le temps de me faire une idée en me régalant à l'avance de la critique éclairée et analytique que j'allais pouvoir pondre sur notre artiste. Hé bien, vous voulez que je vous dise ??

Jeff Koones, c’est de la vraie daube. Mais je n’y connais rien.         


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4 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 29 novembre 2014 18:01

    Bonjour, Le Hobbit.

    Excellent papier ! Koons, ne l’oublions pas, est avant tout un produit de la haute finance qui, avant de se lancer, non dans l’Art, mais plus exactement dans le business de l’Art, était... trader à Wall Street. Bref, un mec parfaitement au courant de toutes les ficelles pour lancer un produit et en faire flamber la cote.

    Je ne dis pas que Koons n’ait pas une forme d’inspiration, mais elle relève nettement plus du concept provocateur éphémère que de la mission première de l’Art : faire réfléchir l’Homme sur ce qu’il est, et ce qu’est le milieu dans lequel il vit. Encore que voir quelqu’un débourser 58 millions de dollars pour  un clébard en métal à la peau lisse de chez lisse, même pas envahi de tiques ou de maladies de peau, ça fait quand même un peu réfléchir sur la société dans laquelle on évolue : avec ce prix, la SNCF pourrait se payer quasiment 2 TGV ! Et que dire de l’aide aux démunis ! Mais en écrivant cela, je sais que je vais me faire vilipender pour crime de « démagogie » par tous ces membres d’une élite autoproclamée qui jettent un regard condescendant sur tous ces ignares incapables d’apprécier les beautés de la création. Des ignares pourtant eux-mêmes amateurs d’art, et parfois peintres, sculpteurs ou plasticiens.

    Bref, le débat n’est pas prêt de se refermer. Cela dit, il y a quand même des éléments objectifs qui devraient être un peu mieux pris en compter par les admirateurs béats de certains artistes conceptuels, incontestablement très doués pour vendre leur production. L’artiste n’est en effet pas toujours celui que l’on croit. A cet égard, le cas du peintre Boronali, que j’ai évoqué dans un article intitulé Lolo, roi du pinceau ! reste exemplaire.


    • Le p’tit Charles 30 novembre 2014 08:16

      ben mon cochon...Lard con-tempo-rein c’est quelques choses aujourd’hui.. ?


      • Parlez moi d'amour Parlez moi d’amour 30 novembre 2014 16:22

        Excellent, très drôle, exactement ce que mérite cette « artiste ».

        Cependant j’admire, non pas la qualité de son œuvre mais d’arriver à la vendre si chère aux gogos qui ne savent plus quoi faire de leur fortune. Après l’épisode Mac Carthy, on a vraiment l’impression que notre société privilégiée ne peut pondre que du dérisoire. Et il y en a pour s’extasier !


        • Gollum Gollum 1er décembre 2014 11:36

          Je parlais de démission de l’intelligence sur un autre fil, l’art moderne est lui la démission du désir du Beau.


          Comme le Beau ne fait plus partie des Intelligibles de Platon, donc des réalités vraies, mais est quelque chose de « subjectif » soi-disant, les pires horreurs peuvent ainsi acquérir droit de cité…

          Et ceux qui détruisent des plugs anaux verdâtres sont assimilés à des terroristes. Les « élites » vitupérant les obscurantistes.

          Par contre la Nature elle est moche. On peut donc à bon droit la détruire, construire des barrages inutiles, des aéroports, détruire la forêt amazonienne (putain qu’elle est moche celle-là avec tous ses arbres y en a partout) et y mettre à la place des beaux buildings en béton ça a quand même une autre gueule non ?

          Et Pékin avec son smog à couper au couteau c’est y pas une belle œuvre d’art moderne, digne de Turner ?

          Ah l’homme moderne un véritable artiste plein de créativité, un must de l’intelligence et de la sensibilité.

          Et dire qu’il y a en a qui se rebiffent..

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