Puisque vous tenez à parler d’Hésiode :
À l’aube de la philosophie occidentale, l’existence de différences intellectuelles entre les êtres humains (différences qui, on le sait, sont généralement niées par le politiquement correct contemporain), fut clairement perçue. Ainsi le poète Homère (fin du –VIIIe siècle) faisait-il dire à son héros Ulysse que :
« en ce qui concerne l’esprit, les Dieux n’accordent pas les mêmes avantages à tous les hommes. » (Odyssée, VIII, 167).
« Le meilleur des hommes est celui qui pense par lui-même à ce qui, plus tard et jusqu’au terme, sera le mieux », écrivait (peu après ?) l’autre grand poète épique grec de l’époque, Hésiode (vers -700) dans ses Travaux (ligne 293) ; s’adressant à un certain Persès, il décrivait ainsi le premier type de ce qui est très probablement la plus ancienne typologie intellectuelle (trois types que nous désignerons désormais par I, II, III).
Ce type I correspond à « celui qui est davantage pourvu de Logos que les autres » selon Héraclite d’Éphèse, au « naturel philosophe » selon Platon (République, VI), à ceux qui « savent chercher » selon Archytas de Tarente ; également à la « tête bien faite » que Montaigne souhaitait, non chez l’élève car on ne le choisissait déjà pas à l’époque, mais seulement chez un précepteur ou conducteur. Il correspond, enfin, à l’être intelligent selon notre façon de parler presque contemporaine (soit avant le politiquement correct).
Le type II est « celui qui se rend aux bons avis » (Travaux, ligne 295), ce qui correspond à l’esclave par nature selon Aristote : il n’a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres (Politique, I, v, 1254b) ; c’est aussi bien l’état de tutelle selon Immanuel Kant : « La minorité, c’est l’incapacité de se servir de son intelligence sans utiliser la direction d’un autre. Cette minorité est coupable quand ce n’est pas le manque d’intelligence qui en est la cause mais le manque de décision et de courage à s’en servir sans utiliser la direction d’un autre. » (Qu’est-ce que les Lumières ?, 1784) ; chez l’enfant à instruire, cette incapacité est, idéalement, provisoire. De ces individus du deuxième type hésiodien, lorsqu’ils sont adultes, on dit généralement qu’ils ont du bon sens (« cette amorçe de raison qu’est le simple bon sens », écrit Adrien Barrot). Lors de l’éducation selon cet idéal humaniste, la méthode érotématique dialogique, c’est-à-dire par questions et réponses, vise à obtenir la transformation du type II en type I.
Quant au type III selon Hésiode, celui « qui ne sait ni voir par lui-même ni accueillir les conseils » (Travaux, lignes 296-297), il correspond précisément au sot avec lequel « il est impossible de traiter de bonne foi », aux esprits ineptes et mal nés, à l’esprit mal rangé et à la bêtise selon Montaigne (Essais, III, viii, pages 925, 926 et 929 de l’édition Villey), à l’esprit faux ou l’esprit boiteux décrit par Pascal (Pensées, Br. 1, 80), aux gens stupides selon le marquis de Sade. Plus généralement, aux connards qui pérorent sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas.