La formule de Clermont- Tonnerre en
1790 : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout leur
accorder comme individus » supposait que « les Juifs » constituaient une
« nation ». Mais c’est loin d’être évident. Un peu de doxographie.
« Ne cherchons pas le secret du juif dans sa religion, mais cherchons
le secret de la religion dans le juif réel. Quel est le fond profane du
judaïsme ? Le besoin pratique, l’utilité personnelle. Quel est le culte
profane du juif ? Le trafic. Quel est son dieu profane ? L’argent. Eh
bien, en s’émancipant du trafic et de l’argent, par conséquent du
judaïsme réel et pratique, l’époque actuelle s’émanciperait elle-même.
Une organisation sociale qui supprimerait les conditions nécessaires du
trafic, par suite la possibilité du trafic, rendrait le juif impossible.
La conscience religieuse du juif s’évanouirait, telle une vapeur
insipide, dans l’atmosphère véritable de la société. […] La nationalité
chimérique du juif est la nationalité du commerçant, de l’homme
d’argent. » Karl MARX, La Question juive, I-II, 1844.
Jean-Paul SARTRE : "Je ne nierai
pas qu’il y ait une race juive [...] Encore convient-il de se montrer
prudent : il faudrait plutôt dire des races juives.". Jean-Paul Sartre, Réflexions
sur la question juive, 3. Pour le cinéaste Costa-Gavras, "les
juifs, ce n’est pas une race, c’est une religion" (Le Figaro, 27 février
2002, page 27). Quid des juifs athées ? Car les Juifs, c’est plus ou
autre chose qu’une religion ; Hitler, lui, parlait de « race » (Mein
Kampf, tome 1er, chapitres 4 et 11).
Le philosophe Yves-Charles Zarka
évoquait « une éthnie, un peuple ayant des traits communs bien qu’il ne
réside pas sur un territoire unique. » (« L’antisémitisme en France
aujourd’hui », Cités, n° 10, p. 5). ). Il semble y en avoir deux,
les ashkénazim et les séfardim.
S’agit-il d’un peuple, d’une nation,
d’une communauté, d’une secte, d’une nationalité, d’une religion, d’une
race, d’une culture, d’une ethnie, d’une caste, ou encore d’autre chose ?
« Si peuple juif il y a, il n’existe pas d’autre peuple du même type
que lui », notait Raymond ARON dans ses Mémoires (chapitre XIX). « Une
école, un peuple, une religion ou encore autre chose » s’interrogeait
Jean-Michel Salanskis dans Extermination, loi, Israël. Éthanalyse du
fait juif (Paris : Les Belles Lettres, 2003).
"Un peuple dote d’une culture propre,
défini d’abord par sa religion puis par l’histoire, dispersé entre les
nations (moins de la moitié de ses membres appartiennent à la nation
d’Israël) et perpétuellement inquiet pour avoir été poursuivi, à travers
les pays et les siècles, par les persécutions, les haines ou les
fantasmes hostiles." (Armand Laferrère sur facebook, 6 décembre 2009)
Dans cette recherche d’une réponse à
la question « De quoi »les juifs« est-il le nom ? », le propos de
Jean-Paul Sartre commence aujourd’hui à être considéré comme antisémite,
sans doute depuis le compte-rendu par Le Monde d’un congrès
sartrien aux USA, mais fut longtemps ignoré (notamment par le pourtant
vigilant Bernard-Henri Lévy dans L’Idéologie française, ouvrage
dans lequel il revendique ouvertement son sectarisme). Le Journal
1994 – La Campagne de France de Renaud Camus, le devint dès sa
parution (avril 2000) par la décision d’un critique des Inrockuptibles,
relayé par des confrères ; on lui a reproché ces quelques lignes :
« Les collaborateurs juifs du
« Panorama » de France-Culture exagèrent un peu, tout de même [...]
ils font en sorte qu’une émission par semaine au moins soit consacrée à
la culture juive, à la religion juive, à des écrivains juifs, à l’État
d’Israël et à sa politique, à la vie des juifs en France et par le
monde, aujourd’hui et à travers les siècles. C’est quelques fois très
intéressant, quelquefois non ; mais c’est surtout un peu agaçant, à la
longue, par défaut d’équilibre. » (op. cit., p. 48)
On ne traite pas Léon Blum de raciste pour avoir écrit :
« Pour remplir les cadres que je viens de dessiner, il faudra […] des
individus à la raison assez large pour embrasser des ensembles, assez
nette et servie par une volonté assez ferme pour ramener vers le même
axe de marche la complexité des affaires. Ce modèle humain était presque
une des spécialités de nôtre race. » Les mots d’André Gide, « Les
qualités de la race juive ne [sont] pas des qualités françaises [...] il
y a en France une littérature juive, qui n’est pas la littérature
française. » (Journal, 24 janvier 1914). n’ont pas encore fait
scandale (avec raison, car ne pas être français ne devrait rien avoir
d’infamant).
Le « statut des juifs » d’octobre 1940
était incontestablement une disposition raciste ; un ancien président,
socialiste, avait déclaré, le 12 septembre 1994, sur France 2,
en avoir tout ignoré à l’époque … Mais le décret Crémieux de 1870 en
était une aussi, qui disposait :
"Les Israëlites indigènes des
départements de l’Algérie sont déclarés citoyens français ; en
conséquence leur statut réel et leur statut personnel seront, à compter
de la promulgation du présent décret, réglés par la loi française" (12).
Ce décret distinguait en effet entre
les Juifs et les Arabes d’Algérie, refusant aux seconds la nationalité
française, les cantonnant dans leur statut religieux avec les
conséquences historiques que l’on connaît. Il se trouve (ironie du sort)
que nombre d’intervenants dans la dénonciation de l’antisémitisme, nés à
El-Biar, à Béni-Saf (B.-H. Lévy) ou à Oran — par exemple —, doivent
leur nationalité française à cette mesure raciste, dont on entend
rarement parler (sans doute parce qu’elle avait été abrogée par Pétain
en 1940 …), et dont les circonstances d’adoption initiale puis de
rétablissement (le 21 octobre 1943 à Alger par le Comité français de la
Libération nationale) restent obscures. Dans le cas de Bernard-Henry
Lévy, ce décret est l’impensé de L’idéologie française.
Si l’antisémitisme était un délit
selon Jean-Paul Sartre – qui en 1941 succéda néanmoins, en tant que
professeur titulaire au lycée Condorcet, à un professeur juif révoqué
..., le n° 92 de la revue Commentaire en apportait confirmation
–, l’historien Jules Isaac, plus compétent en la matière, et auteur de
Genèse de l’antisémitisme, le considérait comme un courant d’opinion ;
ce qui ne lui donne pas de consistance logique ou morale pour autant,
bien entendu, cela devrait aller sans dire.