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J’ai lu avec attention le débat à propos de Céline, et je
voudrais suggérer quelques observations.
1)
Il me semble juste de ne pas faire payer à la pensée le prix
des actes. Des intervenants ont cité bien des cas ou le talent littéraire est à
séparer d’un comportement condamnable. Ce qui n’empêche pas de juger ce talent ;
la condition est de le juger “en soi”, en tant que production intellectuelle, et
d’y faire la part de ce qu’on aime et de ce qu’on n’aime pas, mais pas de lui
appliquer des critères relatifs à un domaine différent, celui de l’action. On a
connu un cas semblable avec Heidegger, dont l’appartenance présumée à un
mouvement nazi n’a pas à amoindrir son apport philosophique.
2)
La censure d’une œuvre, quelle qu’elle soit, est inacceptable.
On peut ne pas en honorer l’auteur, mais en interdire l’accès est une sinistre
idiotie. Comme le sont les nouvelles lois prohibant l’expression du “révisionnisme”,
du “négationnisme”, de l’offense aux religions ou même du racisme. La
suppression d’une opinion ne fait qu’en augmenter l’attrait. L’auteur réduit au
silence devient une victime ; l’occultation de ses écrits, même stupides, irrationnels
ou choquants, ne fait qu’accroître
la tentation d’en prendre connaissance.
3)
Le cas de Céline pose problème, car il a lui-même revendiqué
une harmonie entre sa pensée et ses actes. Son antisémitisme l’a rapproché des
nazis. Ce n’est pas une raison pour le condamner en bloc : cela ne fait qu’imposer
un tri entre l’or et la poubelle, autrement dit une reconnaissance de la valeur
d’une partie et le rejet de l’abomination d’une autre.
On peut faire une comparaison
intéressante avec la politique. Les nazis ont identifié, eux aussi, leur
idéologie à leurs crimes. Ils ont été condamnés en bloc. Les leaders de l’Occident,
les Bush, Clinton, Blair et leurs complices, ont eux aussi identifié leur
libéralisme économique et leur pseudo-morale du bien contre le mal à leurs
guerres. Ils n’ont pas été punis comme ils auraient du l’être, mais ils sont
aussi perçus comme un bloc. La grande différence est que la littérature n’influe
pas directement sur la réalité, alors que la politique a des conséquences qui
se matérialisent en ruines et en morts. En littérature ou en art, on ne peut
pas ternir l’œuvre par la noirceur de son auteur. En politique, on doit faire payer
aux criminels la responsabilité de ce qu’ils ont fait.