Dimanche 1er janvier 2012 :
Tout ça ne pourra pas durer éternellement. D’abord parce que la
construction européenne s’apprête à s’effondrer sous le poids de ses propres
malfaçons et que l’on s’approche chaque jour davantage du point critique où la
panique financière, en avance même sur les défauts souverains, mettra de
nouveau à bas le système bancaire entier, ne laissant plus que les banques
centrales comme uniques institutions capables, avec le risque que le refus de
la BCE conduise au réarmement forcé des banques centrales nationales, donc à
l’éclatement de l’euro.
Mais ça ne pourra pas durer non plus parce qu’on ne dépouille pas
impunément les corps sociaux de leurs prérogatives souveraines, en tout cas
sans s’exposer au risque que vienne un jour où ceux-ci décident de la récupérer
violemment - et, un peu à la manière de ce qu’avait montré Karl Polanyi à
propos des années 30, la chose peut ne pas être belle à voir...
La laideur cependant n’est pas non plus une fatalité, car c’est aussi
une opportunité historique de renverser l’ordre néolibéral qui est en train de
se former dans ce bouillonnement de contradictions. Et de se débarrasser par la
même occasion de tous ses desservants, ceux-là mêmes qui ont des décennies
durant expliqué au bas peuple que l’ordre du monde est idéal, qu’il avait de
toute façon la force d’une donnée de nature et que l’on ne saurait se rebeller
contre la loi de la gravitation, qu’au demeurant la construction européenne
telle qu’elle est (était...), elle aussi intouchable dans sa perfection même,
était là pour notre supplément de bonheur, qu’il fallait être au choix
archaïque, frileux ou xénophobe pour trouver à y redire.
Tous ces gens, hommes politiques de gauche, de droite, experts dévoués,
chroniqueurs multicartes, éditorialistes suffisants et insuffisants comme
disait non sans cruauté Bourdieu, tous ces répétiteurs, voués à la pédagogie du
peuple obtus, se sont trompés sur tout, et les voilà qui contemplent sidérés
l’écroulement du monde dont ils ont été si longtemps les oblats. Et l’on se
prend à rêver de les voir eux aussi partir par la bonde à l’occasion de la
grande lessive.
Frédéric Lordon.
http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/74705/date/2012-01-01/article/2011-vu-par-frederic-lordon-les-ingredients-du-desastre/