Extrait de l’interview de Julien Coupat (le terroriste de Tarnac) par Le Monde
Vous lisez « Surveiller et punir » de Michel Foucault. Cette analyse vous paraît-elle encore pertinente ?
La prison est bien le sale petit secret de la société
française, la clé, et non la marge des rapports sociaux les plus
présentables. Ce qui se concentre ici en un tout compact, ce n’est pas
un tas de barbares ensauvagés comme on se plaît à le faire croire,
mais bien l’ensemble des disciplines qui trament, au-dehors,
l’existence dite « normale ». Surveillants, cantine, parties de foot dans
la cour, emploi du temps, divisions, camaraderie, baston, laideur des architectures : il faut avoir séjourné en prison pour prendre la pleine mesure de ce que l’école, l’innocente école de la République, contient, par exemple, de carcéral.
Envisagée sous cet angle imprenable, ce n’est pas la prison qui
serait un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente
qui fait l’effet d’une prison ratée. La même organisation de la
séparation, la même administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno règne partout ailleurs avec certes moins de méthode. Pour finir,
ces hauts murs ne dérobent aux regards que cette vérité d’une banalité
explosive : ce sont des vies et des âmes en tout point semblables qui se
traînent de part et d’autre des barbelés et à cause d’eux.
Si l’on traque avec tant d’avidité les témoignages « de l’intérieur »
qui exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c’est pour
mieux occulter le secret qu’elle est : celui de votre servitude, à vous qui êtes réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun de vos gestes.
Toute l’indignation vertueuse qui entoure la noirceur des geôles
françaises et leurs suicides à répétition, toute la grossière
contre-propagande de l’administration pénitentiaire qui met en scène
pour les caméras des matons dévoués au bien-être
du détenu et des directeurs de tôle soucieux du « sens de la peine »,
bref : tout ce débat sur l’horreur de l’incarcération et la nécessaire
humanisation de la détention est vieux comme la prison. Il fait même
partie de son efficace, permettant de combiner la terreur qu’elle doit inspirer
avec son hypocrite statut de châtiment « civilisé ». Le petit système
d’espionnage, d’humiliation et de ravage que l’Etat français dispose
plus fanatiquement qu’aucun autre en Europe autour du détenu n’est même pas scandaleux. L’Etat le paie chaque jour au centuple dans ses banlieues, et ce n’est de toute évidence qu’un début : la vengeance est l’hygiène de la plèbe.