Tout cela est passablement confus. Voulez-vous dire qu’il n’y a pas un seul « intérêt général » ? Qu’au fond toute notion de l’intérêt général ne serait que le reflet des intérêts d’une partie de l’électorat contre une autre. Et qu’il suffirait d’arracher aux uns ce qu’on donne aux autres ? Voilà une singulière conception de l’intérêt général ! Ou alors serait-ce que si l’on postule l’existence d’un intérêt général qu’il s’agit de défendre on tomberait nécessairement sous le coup de ce que vous appelez une vision religieuse de la politique. Mais si l’intérêt général n’existe pas, que devient le monde commun ? La lutte à mort des intérêts particuliers ?
Par ailleurs votre apologie du donnant/donnant ne manque pas de saveur. Cette notion est décalquée de notions développées par la théorie des jeux qui furent largement utilisées par la vulgate libérale et dont l’origine se trouve probablement chez Adam Smith. La preuve que la « pensée unique » que vous vilipendez ne se trouve pas toujours où l’on croit. Cette pensée unique, en outre, n’est pas autre chose qu’une pensée magique (bien pire à mon goût que la pensée religieuse proprement dite) puisqu’elle nécessite, à en croire A.Smith, pour coordonner les intérêts particuliers, l’intervention d’une main invisible dont on sait pourtant à qui elle appartient.
Mais le libéralisme n’est pas le seul à recourir au sacré. De fait, la politique et le sacré ont toujours marché main dans la main. Je vous conseille la lecture du chef d’oeuvre de Kantorowitcz « Les deux Corps du Roi » ou de Gentile « les Religions de la politique », ou même de Durkheim si vous préférez la sociologie. Vous constaterez que l’on ne se débarasse pas comme cela du sacré qui est produit non pas par François Bayrou mais par le social lui-même. De fait le judéo-christianisme est sans doute plutôt un facteur de désacralisation du social (rendez à César...) et je ne vois rien chez Bayrou qui le rapprocherait plus que ses adversaires d’une conception sacralisatrice de la politique. Les religions politiques du XXe siècle (nazisme, communisme) se sont érigées contre le christianisme. Un président de la République française se déclarant « chrétien », ou même catholique, me paraît donc être plutôt un bon rempart contre une sacralisation de la politique.
Pour autant, ni Ségolène Royal ni Nicolas Sarkozy ne prétendent gouverner au nom d’une partie de notre pays contre une autre. Fort heureusement d’ailleurs. Ce serait, d’une certaine façon, prêcher la guerre civile.