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Commentaire de Christian Labrune

sur René Girard : « Freud et le complexe d'Oedipe »


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Christian Labrune Christian Labrune 20 février 2018 17:32

@Robin Guilloux
Je vais essayer de retrouver l’étude de Pommier sur Dom Juan. Mon souvenir doit bien avoir vingt ans d’âge et je ne peux pas en dire grand chose, ni examiner vos objections, avant de l’avoir relu. Je me contenterai de deux observations.

Je n’ai pas dit que Girard était freudien, mais qu’il prétendait remplacer la théorie freudienne, qui ne le satisfait pas, par une autre de son cru. Elle lui paraît effectivement plus heuristique, capable d’expliquer beaucoup plus de choses « cachées », mais en fait, elle est exactement du même tonneau que celle de Freud en ce qu’elle cherche UN principe qui serait à l’origine de quantité de phénomènes. C’est là que ça coince, si j’ose dire, parce que cela revient à considérer l’homme comme une espèce d’automate de Vaucanson composé de rouages, d’un ressort et de la clef ad hoc pour le remonter. Au reste, la question essentielle de la psychanalyse, c’est celle d’un déterminisme auquel Freud « croyait dur comme fer », et si on suit les théories de Girard, on tombera encore une fois, nécessairement, sur la question d’un déterminisme quasi laplacien (donc particulièrement périmé) qui fera que l’homme étant ce qu’il est, les comportements et les textes qu’il produit seront indéfiniment structurés selon le même schéma.

Il n’y a rien dans la pièce de Molière qui soit de l’ordre du « surnaturel », si ce n’est pour ridiculiser la thèse même du surnaturel. Vous n’avez jamais vu une statue de marbre qui penche la tête, moi non plus, et il faut bien être au théâtre pour voir ces sortes de trucages. Sganarelle voit la statue qui penche la tête, Don Juan aussi, mais il n’y croit pas parce qu’il sait que, le marbre étant ce qu’il est, ce n’est pas possible. Au lieu de prendre peur comme son valet, il se dit (il me semble que c’est au début de l’acte IV) qu’ils ont eu tous les deux l’esprit obscurci « de quelque vapeur », ce qui st une interprétation raisonnable : nul n’est à l’abri d’une folie définitive ou momentanée. Le public cultivé du XVIIe siècle qui est au fait des dernières théories de la physique, qui a lu Gassendi ou Descartes sait désormais qu’on ne peut jamais se fier à l’expérience des sens. Voir les statues bouger, par conséquent, c’est peut-être un mirage, un trouble de la perception, mais assurément pas un miracle, sauf pour le très crédule Sganarelle qui se vante de n’avoir jamais étudié.

J’avais entendu il y a longtemps un metteur en scène du Français, dans une interview, déclarer stupidement : « Don Juan est un homme qui croit ce qu’il voit ». Il devait penser au doute de Saint-Thomas. Contresens énorme, impardonnable. C’est tout le contraire, comme le prouve bien le propos que je viens de citer : je peux bien être fou, mais les lois de la nature ne peuvent pas changer. Reprenant un antique argument du Talmud, Spinoza ne tardera pas à démontrer, pareillement, l’impossibilité même du miracle ; en tout cas, son absurdité parfaite.

J’ai longtemps montré à des élèves, en video, la mise en scène de Bluwal pour la télévision, où les acteurs (Piccoli en particulier) sont excellents, mais je prenais soin toujours de leur signaler que les efforts faits à la fin par le décorateur pour « faire croire » que les statues bougeaient tout en restant des statues, pour rendre le spectre vraiment terrifiant, procédaient d’un véritable contresens et introduisaient une espèce de fantastique parfaitement incongru. Si on veut jouer Dom Juan qui est une comédie, il faut qu’on voie que la statue du Commandeur, lorsqu’elle s’approche de la table de Don Juan, est une statue de carton-pâte, et qu’on rigole ; il ne faut évidemment pas qu’il soit impressionné, le spectateur, comme devant un revenant, et il faut qu’il rigole aussi quand le sol s’ouvre sous les pieds de Don Juan. J’ai marché des dizaines de milliers de kilomètres dans Paris, une ville où les pécheurs sont nombreux et je n’ai jamais vu le trottoir s’ouvrir sous les pas d’un méchant homme - encore moins sous les miens ! Le sentiment d’un spectateur du XVIIe siècle n’était pas très différent du mien.

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