L’homme sans âme :
pposition aux distinctions du Moyen Âge et des époques qui discutaient sans fin les cas de possession, c’est-à-dire d’individus particuliers se livrant au mal, je voudrais écrire un livre sur la possession diabolique dans les temps modernes, et montrer comment l’humanité qui se donne au Diable, de nos jours, le fait en masse. C’est pour cela que les gens se rassemblent en troupeaux, pour que l’hystérie [p. 99] naturelle et animale s’empare d’eux, pour qu’ils se sentent stimulés, enflammés et hors d’eux-mêmes. Les scènes du Blocksberg sont le pendant exact de ces plaisirs démoniaques, qui consistent à se perdre soi-même, à se laisser volatiliser dans une puissance supérieure, au sein de laquelle, ayant perdu son moi, on ne sait plus ce que l’on est en train de faire ou de dire, on ne sait plus ce qui parle à travers vous, tandis que le sang court plus vite, que les yeux brillent et deviennent fixes, et que les passions bouillonnent.
À quoi pouvait penser Kierkegaard lorsque, dans son petit Danemark bourgeois, pieux et confortable, il écrivait ces lignes prophétiques ? Il assistait aux troubles révolutionnaires qui marquaient en Europe l’irruption du libéralisme, du capitalisme et du nationalisme. Lui seul avait vu le Diable à l’œuvre dans ces œuvres, — les nôtres, à nous, nations démocratiques — un siècle avant qu’Hitler ne vînt nous réveiller en portant aux excès les plus grandioses nos propres découvertes, « vertus » et idéaux.
Kierkegaard a compris mieux que quiconque, et avant tous, le principe diabolique créateur de la masse : fuir sa propre personne, n’être plus responsable, donc plus coupable, et devenir du même coup participant de la puissance divinisée de l’Anonyme. Or l’Anonyme a bien des chances d’être celui qui aime à dire : Je ne suis Personne…