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L’Ankou 8 décembre 2012 14:37

Eichenbach, c’est un plaisir de pouvoir répondre à des arguments de qualité et vous faites fort bien de reproduire cette lettre ouverte.

J’apprécie particulièrement le passage qui affirme combien la phrase « Voici qui est le père » est effectivement performative. C’est-à-dire que la déclaration officielle d’une réalité la fait naître et exister.

J’y vois effectivement le paroxysme de ce qui fait la grandeur du droit, qui est bien de donner réalité à des fictions juridiques. Car en fait, le père désigné par la loi n’est pas nécessairement celui qui donne ses gènes. En s’assurant que le mari de la mère ne se défilera pas de ses responsabilités éducatives et alimentaires sauf à renverser la présomption légale, le droit indique certes quelle est la norme, mais surtout que si le fait contredit le droit, c’est le droit qui prévaut par défaut.

Cette toute puissance du droit serait d’une dangerosité inacceptable si son élaboration était détournée pour le profit de quelques-uns. Aussi nous avons collectivement convenu de nous doter d’une constitution et de principes qui limitent le domaine de la loi, encadrent son application, interdisent sa rétroactivité, l’oblige à être claire, précise, générale, impersonnelle, aussi peu discriminatoire que possible.

Il me paraît intéressant de relier ce constat d’une loi performative à l’introduction de cette lettre ouverte, qui en appelle à un droit naturel, tout en rappelant qu’il n’y a pas d’état de nature, mais juste une fiction communément admise et tenant lieu de référentiel.

Il n’est pas rare que ce référentiel soit paré des auras de légitimité qu’on lui attribue de par sa permanence, son caractère immuable, ou par le fait que nous nous sommes habitués à le tenir pour vrai, pour spontanément admissible. Dit autrement, cela nous paraît naturel. Cela nous paraît conforme à des règles que nous croyons lire également dans le comportement animal. Ainsi en est-il, par exemple de la hiérarchie des rapports de force : nous croyons pouvoir les lire dans l’éthologie des espèces sociales, sans même nous rendre compte que nous n’y trouvons que ce que nous y cherchons, et que si la nature était riche de contre-exemple, notre incapacité à les relier à notre mode d’organisation nous ferait simplement ignorer ou oublier ces aspects dérangeants.

Personnellement, je ne tiens pas comme essentiel aux « lumières », ces références à un état de nature. Bien au contraire, je trouve ces lumières progressistes dans leur essence même, qui est de projeter un idéal dans le futur beaucoup plus que dans le passé. Les lumières m’apparaissent effectivement comme la conquête collective d’un droit à projeter un contrat social sans référence au passé mais en vertu du bien commun qu’il pourra apporter dans le futur, et de procéder dans sa réalisation par recherche d’une adhésion massive, là où les anciens régimes procédaient par autorité et apportaient fort peu de garanties quant à l’intérêt collectif poursuivi. Dans cette recherche d’adhésion, la référence à la nature, à la volonté divine, à la tradition ou à la permanence des choses ne m’apparaissent pas comme des buts en soi, au contraire, mais au mieux comme des arguments rhétoriques propres à susciter engouement des publics rétifs.

En réalité, la nature, la tradition, l’immuabilité des règles ne traduisent que notre propension à imaginer que certaines choses ne changent jamais, et par exemple à oublier que le mariage fut longtemps la marque de l’appropriation de la femme par l’homme, corps, âme, patrimoine et descendance inclus, que ce même mariage a pu perdurer des siècles en étant arrangé par les familles, qu’il s’est accommodé, à certaines époques lointaines, de formaliser un traité de paix entre tribus, etc.

Notre période voit certaines impossibilités conceptuelles se débloquer. Le mariage, qui était - et reste encore - une institution en ce qu’elle produit, contrairement aux contrats des effets qui s’imposent aux tiers, a évolué beaucoup. Ces effets opposables aux tiers se sont atténués progressivement. Un des facteurs importants de cette atténuation aura été la perte progressive de confiance que pouvaient avoir, notamment, les créanciers du couples : depuis 1974, ce qui n’est pas si vieux, finalement, le divorce par simple consentement mutuel rend révocable un accord que la tradition laissait tenir pour permanent entre les époux, « jusqu’à ce que la mort les séparent ».

Cette perte progressive de quelques attributs institutionnels, cette évolution vers le régime d’un contrat n’ayant force de loi qu’entre les paries est flagrante : il suffit pour s’en convaincre de relever, dans les deux camps qui s’affrontent à propos du mariage « pour tous », le nombre d’arguments qui tiennent à tort le mariage pour une affaire strictement privée, quand ce n’est pas une question exclusivement sentimentale, qui ne regarderait que les époux, et éventuellement le maire. Le mariage semble ne se distinguer, pour certains, d’une union libre, que par un joli ruban tricolore autour.

Je vois dans les progrès de la technique, de l’électronique, de l’informatique, d’énormes conséquences organisationnelles auxquelles il est idiot de tourner le dos au nom d’une tradition. Ainsi, il n’échappe à personne que la direction assistée permet à n’importe quel gringalet de conduire un poids lourd. L’invraisemblable pléthore d’outils autorise n’importe qui, quelles que soient sa corpulence et sa musculature, bucheronner, à bricoler, à charrier des poids colossaux, etc. Le fort des halles n’est plus depuis que les chariots électriques permettent à n’importe qui de faire le métier.

Et par "n’importe qui", j’entends aussi les femmes. C’est aussi aux femmes qu’on doit par exemple le redressement de l’entre-deux guerres, vu le nombre d’images paternelles qui furent réduites à quelques souvenirs de guerre.

L’histoire récente et les évolutions contemporaines invitent évidemment à s’interroger sur le genre, sur les rôles genrés, sur l’étonnante propension de notre monde à spécialiser un humain dans un rôle social à raison de son sexe, comme si cette suma divisio devait nécessairement tout régenter. A des âges où ni les corps ni les cerveaux n’ont rien de particulièrement sexué et ne se distinguent finalement que par un accessoire sans utilité manifeste, voilà que déjà les programmations de genre se déversent sur l’enfant : poupée pour les uns, ballons pour les autres, robes d’un côté, culottes courtes de l’autre... Googolisez donc les termes "déco chambre fille" pour prendre conscience de cette dictature programmatique.

Vous comprendrez alors que les études sur le genre ne sont pas le produit de quelques ultra-minorités avides d’une existence sociale, mais bien un courant profond de la société qui nous concerne tous, y compris ceux qui qualifient leur banalité de norme et se retranchent derrière la tradition pour croire celle-ci immuable.

Franchement, que reste-t-il des rôles genrés si la plupart des métiers finissent par se résument finalement à taper sur un clavier entre deux réunions de travail avec leur équipe ? Où la différence de sexe intervient-elle ?

Certes, comme le dit notre jeune philosophe, « il n’y a pas eu d’état de nature, jamais ». Mais quand il ajoute que "nous constatons que toute société est structurée autour de la dualité des sexes", il nous fait part d’un constat qui n’a rien d’immuable.

Quand il surabonde d’un « de même que tout individu se définit comme homme ou comme femme », il oublie qu’on se définit par bien d’autre choses encore, selon les circonstances. Certains se définissent aussi par leur religion, leur attachement à des traditions, leurs orientations politiques, leurs options philosophiques, leurs choix de consommation, leur origine ethnique, leur taille, leur poids, leur handicap... La distinction de sexe est une distinction parmi d’autres. Je la tiens pour démesurément exagérée et effroyablement coûteuse en libertés. Bien sûr qu’elle a un fondement physiologique, mais elle est hypertrophiée et dévoyée par une culture obsédée par des séparations, des cloisonnements, des isolements totalement injustifiés entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes.

Si les LGTB ont tant de voix en ce moment, ce n’est probablement pas de leur fait, mais de celle d’une société qui les prend, les uns pour hérauts d’une évolution nécessaire, les autres pour boucs émissaires de changements qu’on redoute tout en les sachant assez inévitables.

Je m’inscris donc en faux par rapport à Monsieur Mongin : la survalorisation des sexes dans notre société comme codification primale d’un classement des individus est n’est très exactement qu’une construction sociale contingente.

Je partage totalement l’engouement de Monsieur Mongin pour l’idée qu’on ne fit l’expérience de l’humanité qu’au travers de la rencontre avec l’autre. Je suis effectivement de ceux qui déplorent l’abandon d’une conception universaliste de l’intégration sociale, au profit d’une regrettable vision de la société communautariste, cloisonnée par ethnies, et enfermant les gens dans des catégories hermétiques. Mais cet éloge de la diversité et de la rencontre avec l’autre n’a pas à être réduite à des considérations ni affectives, ni sexuelles, et je trouverais des plus déplorable qu’on ne fit l’expérience de l’exploration des différences de l’autre que dans l’espace du couple, que la rencontre ait des finalités procréative ou simplement hédonistes.

Je veux bien qu’un philosophe voit dans le rapport des sexes une découverte de l’altérité, mais je dément formellement que la découverte de l’altérité ne puisse passer que par le rapport hétérosexuel et qu’il faille dès lors ériger (!) celui-ci en passage obligé de toute existence sociale.

Si cette affirmation, sous des dehors philosophiques, se résume à dire qu’on n’est un « mec bien » qu’en étant père de famille, on peut mesurer à quel point c’est une affirmation inconséquente, passéiste et fort irrespectueuse autant pour les homosexuels que, au passage, pour tous ceux qui sont encore en recherche de leur âme sœur, quand bien même serait-ce des gens intéégrés, tolérants, ouverts à la différence et soucieux d’écoute et de partage. Il y a tant de façon d’expérimenter l’altérité, tant de différences à rencontrer, à dédramatiser et à offrit en partage plutôt qu’en source d’affrontement, qu’on peut bien faire cette expérience sans même se dépuceler. Je reconnais quand même que l’argument reste valide, n’y perdant que l’essentiel de sa portée.

Cette conception peut découler d’une auto-représentation de l’individu comme essentiellement incomplet, en recherche de sa « moitié d’orange », et n’atteignant sa complétude que dans la rencontre avec la personne avec laquelle il sera complet et fécond. Ce n’est évidemment qu’une représentation philosophique parmi tant d’autres possibles.

Sur le fait d’avoir un père pour exister socialement, il me semble que le débat trouve sa pleine pertinence dans un monde de charges héréditaires, de caste ou d’héritage. Pour quelqu’un qui se prévaut des lumières, on attendrait une position plus ouverte aux idées révolutionnaires, capable de se rappeler qu’on existe mieux par ses mérites que par sa naissance. J’admets que le népotisme a eu quelques années récentes pour tenter sa restauration, mais il reste heureusement assez de gens pour croire que le diplôme ne s’obtient pas que par l’achat ou l’héritage.

Je n’entre pas plus dans le détail des nuances qu’on peut apporter à cette lettre ouverte, sinon pour indiquer que l’on peut parfaitement reconnaître qu’il n’a aucun « droit à l’enfant » qui tienne, et être néanmoins favorable à l’évolution du mariage « pour tous ». C’est mon cas. J’aurai sans doute la possibilité développer ça à l’occasion.

Bien à vous,

L’Ankoù


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