Le cercle de parole
Les parleurs disparates

Quand écrire n'est pas possible.
Nous retrouvons mes amis du cercle des poètes disparates. Après un premier texte que l'on pouvait qualifier de miraculeux, je fondais bien des espoirs dans les séances suivantes. Il faut croire que les gens de la rue ne fonctionnent guère différemment des enfants et des gens ordinaires : ce qui en soit est rassurant.
La semaine suivante, ils sont tous venus, ils n'attendaient qu'une chose : le texte imprimé, le fruit de leur cogitation. Ils avaient apprécié de le voir affiché sur les panneaux devant la salle de restauration, mais ce qu'ils voulaient, c'est pouvoir l'emporter avec eux, montrer ce poème auquel ils avaient participé.
Une fois le papier en main, ils n'attendaient de moi qu'une nouvelle lecture pour entendre, de ma bouche, ce qui avait vu le jour une semaine auparavant. Il n'était pas question de recommencer, de retravailler ce fruit qu'ils considéraient comme bon à cueillir ainsi. Je comprenais leur fierté et cette crainte de ne pouvoir faire mieux. Ils partirent donc fiers et pressés sans doute de porter à d'autres ce petit papier si précieux.
La semaine d'après, j'espérais sans trop y croire que le soufflé était retombé. La veille, lors de mon travail de bénévole, je les ai revus. Ils parlaient encore de leur œuvre en éludant la réponse d'un retour. J'envisageai alors une nouvelle stratégie et à l'heure de l'atelier d'écriture, je me mis au clavier afin de commencer l'écriture d'un conte.
La curiosité remplit son office : un petit attroupement se fit autour de moi. Je restais concentré sur mon récit, j'avais en tête le scénario d'un récit d'automne ; les doigts glissaient sur le clavier et ils m'observaient, silencieux et respectueux. Puis, ayant suffisamment avancé dans le récit, je demandai à ceux qui m'épiaient, intrigués, s'il voulait que je leur lise ce que je venais d'écrire.
Un petit attroupement se fit. J'entrai dans la fable : il y était question de petits personnages mystérieux qui voulaient changer la couleur des feuilles de nos arbres. Mes auditeurs étaient en enfance, ils écoutaient, admiratifs et rêveurs. Oubliées les difficultés de vie ; ils se laissaient porter par l'imaginaire.
Le début de ce conte demandait des explications ; je leur fis part de mon scénario, de la suite que je comptais donner à l'aventure. Ils se taisaient, personne n'osant, malgré mes sollicitations, apporter une suggestion, une nouvelle piste pour compléter l'histoire. Ils étaient simples spectateurs, s'interdisant le droit de rentrer en fiction. J'avais manqué ma cible.
Ils me demandèrent alors si j'écrivais autre chose que des contes et pour apporter une réponse spectaculaire, je leur fis écouter « Au fond du jardin ! ». Le sujet libéra la parole, les gens de la rue avaient des choses à dire sur leur difficulté quotidienne à trouver des toilettes, à effectuer cette naturelle fonction dans la dignité et le confort qui siéent à ce besoin si ordinaire.
Mon atelier d'écriture devint un cercle de parole. Je découvrais les vies des uns et des autres, leur nuit de la veille, celle qui allait venir. J'apprenais que certains attendaient leur passage en ce local pour enfin libérer leurs entrailles, qu'il y avait bien des obstacles pour trouver un lieu convenable et gratuit. C'est eux qui me faisaient la leçon et me prouvaient que notre société prend peu en compte ceux qu'elle laisse à la lisière de son progrès.
Que de dignité dans ces récits, que de distance pour dire, sans rancune ni colère, un quotidien rude et difficile, une existence où chaque élément de la vie courante est un nouveau défi, une épreuve à surmonter sans rechigner ni geindre ! Ils parlaient ; j'avais arrêté mon conte. Il n'était plus question d'imaginaire mais d'une réalité sordide évoquée sans acrimonie.
Vraiment, je ne suis pas au bout de mes surprises. J'ai compris qu'ils feront de ce rendez-vous hebdomadaire, un permanent sujet de surprise. C'est à moi de me laisser conduire, de me laisser porter par ces gens de tant de ressources. Je me ferai l'écho de cette aventure ; elle n'est ni glorieuse ni exceptionnelle. Chacun peut la connaître en ouvrant son cœur à ceux qu'on fait semblant de ne pas voir quand ils sont assis sur un trottoir. Vous verrez, c'est eux qui vous donneront beaucoup.
Admirativement leur.
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