« L’altruisme » de la désactivation des frontières
Le devoir moral « d'aider son prochain », est souvent invoqué pour justifier l'importante désactivation actuelle des frontières occidentales, par rapport aux flux de personnes, capitaux ou marchandises. L'assez grande ouverture aux personnes permet à des natifs des pays pauvres, d'améliorer leur condition en venant travailler en occident. Le peu de contrôle des mouvements de capitaux permet aux pays émergents de se développer plus vite, grâce à des investissements venus de l'occident. Le libre-échange, c'est à dire le peu de droits de douanes sur les marchandises importées, permet encore aux pays émergents de se développer plus vite, en vendant leurs produits à l'occident. Par ces arguments, nous sommes donc invités à considérer la désactivation importante des frontières de l'occident, comme une action par laquelle l'occident aide des personnes natives du reste du monde à améliorer leurs conditions, et des pays à se développer.
Par ailleurs, puisqu'une désactivation importante des frontières est un choix collectif des habitants de chaque pays occidental, on peut penser que, si elle avait un cout pour certains d'entre eux, ce cout devrait être réparti équitablement à tous les habitants de ce pays occidental, chacun d'eux assumant une part de ce cout dans la mesure de ses moyens. Ou bien, si tel n'était pas le cas, des mécanismes de compensation devraient exister, pour transférer une part du revenu de ceux à qui cette désactivation des frontières coute peu, voire profite, vers ceux à qui elle coute beaucoup, de manière à ce que finalement elle nuise ou profite autant à tous.
Les habitants des pays occidentaux ont peut-être le devoir d'être solidaires avec les natifs des pays pauvres et émergents, mais ils devraient en plus être équitables entre eux, dans leurs choix collectifs concernant la manière dont ils s'engagent dans une relation avec le reste du monde. Avec quelle équité se répartit donc aux habitants de chaque pays occidental, le cout ou le profit lié à cette aide de leur pays au reste du monde, que serait la désactivation de ses frontières ?
« L'altruisme » du libre-échange et de la liberté de circulation des capitaux.
Pour le cas de l'action des frontières sur les flux de marchandises et de capitaux, le libre-échange et la liberté de circulation des capitaux profitent aux consommateurs occidentaux, qui peuvent acheter pour moins cher les biens produits dans les pays émergents. Ils profitent aussi aux possesseurs occidentaux d'entreprises, qui augmentent leurs profits en important des biens issus de ces pays où le travail est moins cher. Ils profitent encore aux épargnants occidentaux, dont l'épargne placée dans ces pays a un meilleur rendement, grâce encore au plus bas cout du travail. Enfin ils profitent aux dirigeants d'entreprises, banquiers et autres gestionnaires d'épargne, dont les revenus dépendent des profits des possesseurs d'entreprises ou du rendement de l'épargne. Par contre, le libre-échange et la liberté de circulation des capitaux nuisent aux travailleurs occidentaux exposés à la concurrence sur le coût du travail avec les pays émergents, qui sont souvent des travailleurs peu qualifiés. Ils peuvent à cause de cette concurrence, se retrouver au chômage ou bien subir une pression à la baisse sur le revenu qu'ils tirent de leur travail. De plus les usagers de l'État qui ont le plus besoin de lui, peuvent pâtir d'une pression à la baisse sur les dépenses de l'État encore due à cette concurrence(1).
A la manière de l'économiste Pierre-Noël Giraud (par exemple dans sa contribution à un rapport de 2010, De la mondialisation à l'universalisation : une ambition sociale, parties 1 et 2), on peut donc distinguer deux catégories d'habitants de l'occident, selon la manière dont ils profitent ou pâtissent du libre-échange et de la liberté de circulation des capitaux. Il y a d'une part ceux à qui cela profite plus que cela nuit, consommateurs non exposés à la concurrence des pays émergents, et détenteurs et gestionnaires du capital, c'est à dire possesseurs et dirigeants d'entreprises, détenteurs et gestionnaires d'épargne. Et il y a d'autre part ceux à qui cela nuit plus que cela profite, les travailleurs exposés à la concurrence sur le cout du travail avec les pays émergents, souvent peu qualifiés. Les premiers sont plutôt les occidentaux les plus riches, alors que les seconds sont plutôt les plus pauvres.
Le libre-échange et la liberté de circulation des capitaux, envisagés comme une action par laquelle l'occident aide le reste du monde, sont donc une action d'aide qui ne coute rien, et même qui profite aux premiers, tandis qu'elle demande une contribution financière considérable aux seconds, et leur porte en plus un préjudice moral. Le cout financier de cette action d'aide, pour le travailleur qui est au chômage à cause de la concurrence sur le cout du travail avec les pays émergents, est chaque mois la différence entre une allocation chômage et le revenu qu'il aurait s'il avait un emploi correctement payé. Le préjudice moral qu'il subit est le fait de ne pouvoir subvenir à ses besoins par son travail, et de recevoir à la place des aides que lui accorde le reste du corps social auquel il appartient. Quant au travailleur exposé à la concurrence sur le cout du travail des pays émergents, qui garde quand même un emploi, sa contribution financière à l'action d'aide de l'occident au reste du monde, est chaque mois la différence entre son revenu actuel, et le revenu qu'il aurait si cette pression à la baisse n'existait pas. Et le préjudice moral qu'il subit est double. Il a plus besoin des aides que lui accorde le reste du corps social, que s'il gagnait plus correctement sa vie, et il est plus vulnérable vis à vis de son employeur ou des grandes entreprises dont il est un fournisseur. Quand on dit que ce sont souvent les gens les plus pauvres, qui donnent le plus aux plus pauvres qu'eux, on ne croit donc pas si bien dire.
De ces faits, on peut conclure d'abord que le choix d'une plus ou moins importante désactivation des frontières par rapport aux flux de marchandises et de capitaux, ne met pas seulement en jeu une relation entre chaque pays occidental pris globalement et le reste du monde. Ce choix met aussi en jeu une relation des habitants de ce pays occidental entre eux, qui peuvent se répartir avec plus ou moins d'équité, les conséquences positives ou négatives de ce choix qui est pour eux un choix collectif.
Ensuite, ce choix est d'une grande complexité morale. Il n'y a peut-être pas simplement, d'un côté le « bon » choix de la désactivation, et de l'autre côté le « mauvais » choix de l'activation. Ce choix est un arbitrage entre des intérêts divergents que l'on voudrait tous satisfaire autant que possible, sans forcément le pouvoir. Plus on fait le choix du libre-échange et de la liberté de circulation des capitaux, et plus on accélère peut-être le développement des pays émergents, mais plus en même temps on risque de porter des préjudices financiers et moraux à certains habitants de l'occident. S'il n'existe pas de mécanismes compensatoires en occident, alors ce sont plutôt les habitants les plus pauvres de l'occident qui pâtiront de ce choix, pendant que les autres en profiteront. Même s'il existe des mécanismes compensatoires, le libre-échange et la liberté de circulation des capitaux peuvent quand même avoir un cout global pour les populations occidentales, qu'elles pourront trouver plus ou moins supportable(2).
Mais quelle est alors l'ampleur de la compensation qui devrait être faite dans chaque pays occidental, par ces mécanismes transférant à ceux qui pâtissent du libre-échange et de la libre circulation des capitaux, une part du revenu de ceux qui en profitent ? Les habitants de l'occident qui devraient être indemnisés par ces mécanismes, sont d'abord tous les chômeurs qui sont au chômage à cause de la concurrence sur le coût du travail avec les pays émergents. Leur indemnité devrait comprendre la différence entre le revenu qu'ils tireraient d'un travail correctement payé, et une allocation chômage. Elle devrait en plus comprendre un dédommagement financier du préjudice moral. En plus de ces chômeurs, il faudrait indemniser tous les travailleurs qui subissent à cause de cette concurrence, une pression à la baisse sur leurs revenus. Leur indemnisation devrait comprendre la différence entre leur revenu actuel et le revenu qu'ils auraient si cette pression à la baisse n'existait pas. Et elle devrait elle aussi comprendre un dédommagement financier du préjudice moral. En supposant par exemple qu'en France, il faille indemniser 2 millions de chômeurs par 600 euros par mois, et 4 millions de travailleurs ayant un emploi, parfois à temps partiel sans le vouloir, et subissant une pression à la baisse sur leur revenu, par 300 euros par mois, le montant annuel de toutes ces indemnités s'élèverait à environ 30 milliards d'euros par an. Chacun des 22 autres millions d'actifs de France devrait donc payer en moyenne 1350 euros par an pour indemniser ses concitoyens (c'est à dire environ les deux tiers d'un mois de revenu net)(3).
Finalement, le libre-échange et la libre circulation des capitaux, combinés à d'assez faibles aides publiques au développement, sont-ils la meilleure manière possible pour l'occident, d'aider le reste du monde ? Du point de vue de chaque pays occidental, ne serait-il pas mieux de créer un impôt équitablement réparti à tous les habitants de ce pays, dans la mesure de leurs moyens, et récoltant par exemple le montant de l'argent que devraient transférer les mécanismes compensatoires, afin de distribuer cet argent au reste du monde sous forme d'une aide publique supplémentaire au développement, qui resterait combinée avec des échanges réciproques avec le reste du monde ? Par exemple, un impôt récoltant annuellement 30 milliards d'euros en France (qui s'ajouteraient aux 10 milliards d'euros annuels environ d'aide publique au développement distribués actuellement par la France) ? Du point de vue des pays pauvres et émergents, n'existe-il pas des usages possibles d'une telle aide publique de l'occident qui, combinés avec des échanges réciproques avec celui-ci, seraient un aussi bon, voire une meilleur appui pour leur développement ?
« L'altruisme » de l'ouverture des frontières aux personnes.
Même si une personne n'est pas une simple marchandise ou une simple somme d'argent, le cas de l'assez grande ouverture des frontières aux personnes est assez semblable au cas du libre-échange et de la libre circulation des capitaux. En plus de profiter peut-être aux travailleurs immigrés, qui améliorent leur condition grâce à cette immigration, l'assez grande ouverture des frontières aux personnes profite aux consommateurs occidentaux, qui peuvent acheter pour moins cher les biens produits par ces travailleurs immigrés. Elle profite aussi aux possesseurs des entreprises qui peuvent améliorer leur profit grâce au plus bas cout des travailleurs immigrés, et elle profite encore aux épargnants dont l'épargne gagne en rendement si elle est placée dans des entreprises employant des travailleurs immigrés, à plus bas cout. Elle profite enfin aux dirigeants d'entreprises et gestionnaires d'épargne dont les revenus dépendent des profits des entreprises et des rendements de l'épargne. Par contre l'assez grande ouverture des frontières aux personnes nuit aux travailleurs occidentaux exposés à la concurrence des travailleurs immigrés, souvent des travailleurs peu qualifiés, car ils doivent alors accepter d'aussi bas salaires que ces travailleurs immigrés, ou bien ils peuvent se retrouver au chômage s'ils n'acceptent pas ces bas salaires(4).
Par le même enchainement que pour le cas du libre-échange et de la libre circulation des capitaux, on peut finalement en arriver à se demander si une aide publique supplémentaire au développement, d'un montant par exemple égal à celui qu'il faudrait transférer par des mécanismes de compensation, ne serait pas encore une meilleure manière d'aider les habitants des pays pauvres à améliorer leur condition. Du point de vue des habitants des pays pauvres, cette aide publique ne serait-elle pas une meilleure aide que le fait que certains d'entre eux partent travailler en occident pour pas cher ?
Notes.
1. Depuis au moins les années 1990, les économistes tentent de dire quels sont les effets sur les populations occidentales, de la désactivation des frontières, en laquelle consisterait « la mondialisation ». Dans son livre La mondialisation et l'emploi de 2002, Jean-Marie Cardebat recense plusieurs travaux d'économistes sur ce sujet. L'un de ces travaux, qui s'intéresse aux effets du libre-échange et de la libre circulation des capitaux, est un article de 1994, de l'Observatoire Français de la Conjoncture Économique, L'émergence de l'Asie en développement menace-t-elle l'emploi en France ?. Cet article et les autres travaux font ensemble les raisonnements, selon lesquels la désactivation des frontières permet à des natifs des pays émergents d'améliorer leur condition, tout en ayant un effet négatif sur les travailleurs occidentaux qui sont exposés à une concurrence sur le cout du travail, en les mettant parfois au chômage ou en exerçant une pression à la baisse sur leurs salaires.
2. Dans son article, l'OFCE pose le problème de la mise en place dans chaque pays occidental, de mécanismes de compensation, de manière à ce que les effets négatifs du libre-échange et de la libre circulation des capitaux, soient répartis équitablement à tous les habitants de ce pays.
3. Dans son article, l'OFCE estimait pour l'année 1992, à environ 210000 emplois perdus en France, l'impact de la concurrence sur le cout du travail avec les pays émergents d'Asie. Si la méthode d'estimation avait été appliquée à l'année 2008 plutôt qu'à 1992, et à tous les pays émergents, y compris ceux d'Amérique latine, d'Europe centrale, du Maghreb et la Turquie, plutôt que seulement à ceux d'Asie, alors le chiffre obtenu aurait sûrement été très supérieur à 210000. Les exportations et importations de biens manufacturés, vers ou en provenance des pays émergents d'Asie, représentaient en 1992, 4,3%, et 5,5% de la valeur de la production de biens manufacturés de la France, tandis que les exportations et importations de biens manufacturés, vers ou en provenance de tous les pays émergents, représentent en 2008, 33% et 38,3% de la valeur de la production de biens manufacturés en France. De plus il y avait en 1992, 25,6 millions d'actifs en France, alors qu'il y en a en 2008, 28 millions. Mais le chiffre obtenu pour le cas de l'année 2008 et de tous les pays émergents, aurait peut-être quand même été inférieur à 2 millions.
Toutefois, la seule vérité positive que nous dit l'OFCE, est qu'on obtient un certain chiffre, en reformulant en des termes plus techniques de la manière qu'il a choisie, la question de l'impact du libre-échange sur l'emploi en France, et en répondant à cette question dans le cadre des hypothèses constitutives du modèle qu'il a choisi. L'OFCE reformule en termes plus techniques la question de l'impact du libre échange sur l'emploi en France par : « toutes choses égales par ailleurs, si depuis 1973, les échanges entre la France et les pays émergents d'Asie n'avaient pas augmenté, relativement à l'augmentation de la production française, comment aurait évolué un certain nombre de caractéristiques clés de l'économie française, comme sa production, et son niveau d'emploi ? ». Puis l'OFCE répond à cette question reformulée en « faisant tourner » un petit modèle mathématique des économies qu'il a conçu. Mais finalement, en faisant cela, l'OFCE ne prouve pas qu'ils se trompent, à ceux qui se sont convaincus par des raisonnements et des exemples concrets passés, que l'économie française aurait pu emprunter un bon chemin de croissance et d'emploi, de prospérité et d'équité, si les dirigeants français avaient appliqué une politique économique acceptant mieux l'intervention de l'État, acceptant d'utiliser plus de droits de douane, et acceptant que des crédits soient plus facilement accordés quand ils servent à financer les projets industriels des entreprises ou des surplus occasionnels de dépenses de l'État. Et si l'OFCE s'était posé plus directement cette question, de l'effet qu'aurait eu une autre politique économique, plus étatiste, protectionniste et keynésienne, sur les principales caractéristiques de l'économie française, et si il n'avait pas répondu en disant que l'économie française connaitrait aujourd'hui le plein emploi, on pourra toujours penser que c'est sa manière de reformuler la question en termes plus techniques qui n'est pas assez juste, ou bien son modèle des politiques économiques et des économies qui est trop rudimentaire, pour être à même d'expliquer pourquoi une telle politique économique aurait permis le plein emploi. Pour ceux qui se sont convaincus rationnellement et empiriquement, qu'une politique économique étatiste, protectionniste et keynésienne, aurait permis à l'économie française de connaitre aujourd'hui le plein emploi, le nombre d'emplois perdus du fait que les gouvernements ont préféré depuis 1973 appliquer une politique économique libérale, libre-échangiste et monétariste, sera donc tout simplement la différence entre le taux actuel de chômage, et le taux de chômage associé à une situation de plein emploi.
4. Un travail qui s'intéresse aux effets d'une assez grande ouverture des frontières aux personnes, est un rapport de 2009, du Conseil d'Analyse Économique, Immigration, qualifications et marché du travail. Ce rapport fait avec les autres travaux, les raisonnements selon lesquels la désactivation des frontières permet à des natifs des pays émergents d'améliorer leur condition, tout en ayant un effet négatif sur les travailleurs occidentaux qui sont exposés à une concurrence sur le cout du travail, en les mettant parfois au chômage ou en exerçant une pression à la baisse sur leurs salaires. Comme l'article de l'OFCE, le rapport du CAE pose le problème de la mise en place de mécanismes de compensation, de manière à ce que les effets négatifs d'une assez grande ouverture des frontières aux personnes, soient répartis équitablement à tous les habitants de chaque pays de l'occident. Et ce rapport propose une estimation chiffrée de ces effets négatifs, que l'on peut critiquer de la même manière que l'on peut critiquer les chiffres proposés par l'article de l'OFCE.
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