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La ténacité du chômage de masse et son défi social

La crise de 2007 ( sub-primes ) très amplifiée par la crise interbancaire de 2008 ( faillite de Lehman Brothers ) a atteint l'activité économique dès 2009 avec un trou conjoncturel que rapportent clairement les éléments statistiques. A l'époque, bien des observateurs ont tablé sur une crise de 3 ans comme s'il devait s'agir du temps requis pour résoudre les excès d'une économie d'endettement ( "over-draft economy " ). Or trois phénomènes sont venus rendre la situation d'ensemble nettement plus complexe. 

Tout d'abord, les soutiens publics massifs des années 2009 et 2010 se sont mués en crise des dettes souveraines – particulièrement en zone euro – dès 2011. Puis, le niveau d'activité a été atteint par des politiques pro-cycliques qui, voulant lutter contre des déficits pluri-décennaux, ont contribué à jeter de l'essence sur un brasier ( 2012 et 2013 ). Même le FMI convient désormais que la recherche de budgets publics vertueux ne peut exagérément se faire sans atteindre de plein fouet l'existence et la vigueur de la croissance. A l'heure où la dégradation conjoncturelle de l'activité semble enrayée dans plusieurs pays européens dont la France, il reste une question centrale : celle de la ténacité du chômage de masse et du défi social qu'il véhicule.

1 ) En premier lieu, le chômage français a largement été alimenté par la perte de plus de 600.000 emplois industriels sur les dix dernières années comme le diagnostic du rapport de Louis Gallois l'avait opportunément rappelé. Parallèlement, le monde agricole et agro-alimentaire ( hors transformation ) s'est encore modernisé et mécanisé : ceci allant de pair avec des hémorragies d'emplois dans cette filière. Enfin, le progrès technique ( révolutions bureautiques successives ) ont conduit à des réorganisations dans différents pans des services tels que les banques et les assurances. ( voir la succession de plans de départs volontaires ). Dès lors, notre pays est globalement orienté vers une logique de modernisation où les éléments du progrès technique sont essentiellement récessifs d'emplois comme l'avait démontré, en son temps, Alfred Sauvy.

2 ) Alfred Sauvy ou l'historien Fernand Braudel affectionnaient les séries longues, l'analyse sur plusieurs décennies, ainsi que la démographie. Or, notre pays est actuellement dans un effet de ciseaux particulièrement douloureux. D'une part, les grandes entreprises ( mais aussi une bonne partie des PME ) ont tendance à se séparer de plus en plus tôt des seniors : d'où notre faible taux d'activité de ceux-ci en comparaison avec nos partenaires européens. D'autre part, nous sommes face au défi français des quelques 150.000 jeunes qui sortent de notre système éducatif sans diplôme ni qualification crédible. Ce constat poignant qui contribue au déclassement social d'une large part des forces vives de la Nation ne va pas se résorber en deux ou trois ans. Certains spécialistes du monde des primo-entrants professionnels tablent sur un délai de 5 ans. Telle est donc une des variables qui alimente notre chômage et une forme de désespoir sociétal analysé en sociologie par Camille Peugny.

3 ) De plus, nul ne peut faire l'économie d'une discussion statistique sur les chiffres du sous-emploi : en effet, le chiffre mensuellement mis en avant ( de près de 3,4 millions de chômeurs ) ne concerne que la catégorie " A " et exclut les chômeurs qui ont " un peu " travaillé dans le mois de référence. Autrement dit, si le chômage est tenace, il est aussi plus vivace qu'usuellement présenté et atteint près de 5 millions de personnes suivant des modalités diverses. Si certains travailleurs bénéficient du régime d'indemnisation avant de véritablement chercher un travail ( théorie libérale du " job search " ), force est de constater que d'autres – la grande majorité – vivent la perte d'emploi comme une sorte d'infamie et l'acceptent fort mal à l'aune des regards des anciens collègues ou de leur famille.

Pour parler clair, dans la majorité des cas, le chômage est comme une râpe à parmesan qui déstructure rapidement l'individu : risque de montée des addictions ( alcool, etc ), des violences conjugales, du stress personnel ( voir rapport des médecins du travail lors des visites de reprises d'emploi, etc ). Ce caractère corrosif d'une période de chômage est rarement pris en compte de manière crédible. De surcroît, l'idée ( dont l'opportunité se pose encore ) d'avoir fusionné les Assedic et l'Anpe ont abouti à un engorgement de Pôle Emploi où le suivi humain est, faute de moyens et de directives, trop limité.

4 ) Chômage durable de certains jeunes en déclassement social, statistiques nationales à remettre en pleine perspective numérique, surreprésentation proportionnelle des seniors sont des facteurs de ténacité du chômage français. Mais il faut aussi s'interroger sur sa dynamique.

D'une part une étude ancienne mais non démentie de Robert Salais ( INSEE ) a démontré que le chômage français est une sorte de " file d'attente " et que le flux de personnes qui entrent ou sortent (du chômage) ne le font qu'après un temps de passage plus ou moins long : notion de stock. Autrement dit, notre pays a une forte propension au chômage frictionnel et à une durée de passage au chômage nettement plus longue que dans d'autres pays. Ainsi, nous sommes à l'opposé de partenaires comme la Tchéquie ou l'Autriche où la durée moyenne de présence au chômage se compte en dizaines de jours et non en mois voire en semestres comme en France. Pour être précis, 482 jours de présence moyenne au chômage était le chiffre annoncé par Pôle Emploi en Mars dernier.

D'autre part, la ténacité du chômage va être alimentée par le caractère atone de la croissance. Tout le monde a compris que l'année 2014 et probablement 2015 seront en-deçà de 1,5% de croissance. Or, notre économie est récessive d'emplois tant qu'elle n'atteint pas le chiffre de 1,5 voire 2% de croissance. Sans chercher à sombrer dans le moindre pessimisme de circonstances mais sans chercher à quitter les rives de la lucidité, il y a de fortes présomptions pour que le chômage continue d'augmenter dans les deux années à venir. Avec des inégalités sectorielles mais en volume total, la dérive sera là. Elle correspond à notre profil démographique, à la suite de nos faiblesses industrielles et aussi à la faible appétence de nombre d'entrepreneurs qui préfère acquérir une machine numérique que recruter des travailleurs. Hors croissance externe, la plupart des grands groupes sont en contraction d'emplois notamment sur le territoire national. Certains aiment à évoquer l'exil fiscal de certains patrons de start-up ou de personnes fortunées, il nous semble largement au moins significatif de voir la gestion centralisée de trésorerie de Total partir pour Londres ou encore le siège social de Publicis vers les Pays-Bas ( à l'occasion du succès de la fusion avec Omnicom ).

5 ) Il y a exactement trente ans, l'éminent Edmond Malinvaud écrivait ses " Essais sur la théorie du chômage " qui lui ont permis de démontrer la coexistence d'un chômage classique ( pas d'embauche faute de rentabilité immédiate des entreprises ) et d'un chômage keynésien ( pas d'embauche faute de débouchés assurés, de demande effective escomptée ). Force est de constater que cette double approche conserve toute sa pertinence comme grille de lecture de la situation française actuelle. Les entreprises sont confrontées à des contraintes de trésorerie ( voir étude COFACE ) et ne s'estiment pas en mesure d'embaucher. Parallèlement, d'autres firmes ne recrutent pas faute de visibilité quant à leurs carnets de commandes. A ce jour, cette tenaille est sérieuse et l'incertitude fortement répandue par-delà les aléas politico-médiatiques de tel ou tel soubresaut de l'actualité. Or, lorsque l'évolution d'un système relève de plus de deux variables – simples et non aléatoires -, il est qualifiable de complexe et peut aboutir à la notion de " chaos déterministe " : telle nous semble être la nature du sous-emploi en France dont l'évolution n'est contenue que par des mesures d'emplois aidés.

En conclusion, la France et sa population vont devoir continuer à apprendre à subir le sous-emploi. Plus que le volume total de chômeurs, c'est la durée de présence hors du circuit productif qui est la variable inquiétante. Du fait d'une croissance faible, les deux années à venir vont demander des efforts à beaucoup.

Enfin, d'ici à deux ans, les économistes disposeront d'une statistique que nous pressentons : contrairement à l'Italie et surtout l'Espagne, la crise n'a pas - en première apparence - entraîné de tassement du niveau des salaires en France. Mais – et tel est le sens de nos premières déductions – nous sommes dans un processus plus pernicieux. Pour l'homme ou la femme qui tombe au chômage en France, la reprise d'emploi est généralement assortie d'un " package " moins favorable : salaire brut, avantages sociaux, indice de classification professionnelle, temps de travail partiel subi, etc. Autrement dit, les statistiques ne révèlent pas encore de manière tangible et irréfutable le caractère digne d'une pierre-ponce du chômage dont on ne ressort pas indemne psychiquement et financièrement. Des millions de travailleurs sont soumis à la loi d'Airain initialement énoncée par le socialiste allemand Lassalle en 1863. Effectivement le salaire obtenu est proche du simple seuil de subsistance. Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter à certains travaux sur la notion de revenu net disponible après " dépenses contraintes " ( éducation, énergie, logement, etc ).


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5 réactions à cet article    


  • Robert GIL ROBERT GIL 2 septembre 2013 10:58

    Pour créer de l’emploi il ne faut pas alléger les charges des entreprises, qui ne sont d’ailleurs que des cotisations sociales, mais au contraire instaurer un impôt sur les sociétés indexé sur le nombre de chômeurs. Plus le nombre de chômeurs augmente, plus l’impôt augmente, le nombre de chômeurs diminue, l’impôt diminue et si le chômage disparaît, l’impôt disparaît ! Il faut que le MEDEF et le patronat n’ait aucun intérêt à ce qu’il y ait du chômage............

    voir : CREER DE L’EMPLOI OU DES RICHESSES ?


    • Jean-Yves ARCHER Jean-Yves ARCHER 2 septembre 2013 15:10

      @ M. ROBERT GIL

      Merci pour votre commentaire.
      En fait l’idée qui avait un moment circulé était de taxer les entreprises dont le taux de licenciements était bien au-dessus de la norme de leur secteur d’appartenance et donc de pénaliser celle qui contribue le plus au chômage. Et puis...l’idée a été enterrée...
      Cordialement.

      • VICTOR LAZLO VICTOR LAZLO 2 septembre 2013 22:48

        Le vrai probléme tient à l’ouverture tous azimuts des frontiéres. Aucune utilité à jouer sur les charges, les cotisations, l’impôt dés lors que nous sommes soumis à une concurrence intensive et permanente...


        Le jeu du libéralisme (en France comme ailleurs) tient à la délocalisation de l’emploi hors frontiéres (voir ce qui se fait avec l’industrie automobile depuis quelques années) et à l’intérieur de nos frontiéres, via l’apport d’une immigration qui casse l’emploi et les solidarités sociales et humaines (l’invention de « l’islamophobie » est à cet égard un coup de maître de la part des lobbys autant religieux que patronaux). 
        Enfin la mécanisation réduit à la fois le stock d’emplois et le lien humain (voir en particulier le cas révélateur des caisses mécanisées des supermarchés).

        Que faire ? La situation est devenue si complexe et si explosive que je pense qu’il faudrait revenir au basique, au binaire, au « simplisme » : protectionnisme négocié, régulation ferme de l’immigration...Concrétement on retrouverait de l’emploi, mais on y perdrait en niveau de vie...
        Enfin ça signifierait une confrntation dure avec le Patronat d’un côté, et ce qu’on nommera le « Parti immigrationniste » de l’autre...

        • Jean-Yves ARCHER Jean-Yves ARCHER 3 septembre 2013 00:42

          Bonsoir,

          Je pense qu’il y a des cas où la qualité de nos productions nous permettent de rester compétitifs et donc de pérenniser des emplois.
          Dans l’industrie, il y a encore des fleurons comme L’Air Liquide, Schneider Electric, etc, etc.
          Pour le reste, je suis en phase avec vous pour un protectionnisme au niveau d’une petite dizaine d’Etats européens qui relanceraient une construction européenne concentrée et cohérente.
          Sur la question de l’immigration, il est clair que bien des secteurs obtiennent des marges « intéressantes » en payant bien mal des sans-papiers. Il y a donc une complicité « nationale » qui alimente ce phénomène.
          Cordialement

        • Jean-Yves ARCHER Jean-Yves ARCHER 3 septembre 2013 00:54

          Bonsoir,

          J’ai lu avec intérêt votre commentaire et votre article ( que j’avais vu passer en son temps ). Sur la réduction du temps de travail, le débat est hélas cristallisé mais vous avez raison, il pourrait être réouvert dans les secteurs où le progrès technique et les externalités permettent de ne pas altérer la compétitivité. Je ne suis pas certain que le profil de Gattaz fils soit le plus adapté pour engager une telle négociation. Adepte de la méso-économie, je pense qu’il faudrait passer par des négociations par branches ce qui correspond à la notion de filière pour les économistes.
          Vous m’avez trouvé pessimiste mais l’objet de ma contribution était de nous alerter collectivement sur le fait que le chômage de masse s’est installé pour encore une décennie et qu’il faut trouver des solutions au sous-emploi ( ce qui n’est pas l’objet de mon texte ) et des solutions au déclassement social et à la dégringolade personnelle qu’est le chômage de longue durée : là était davantage mon sujet et hélas mon inquiétude.
          De gauche ou de droite, la politique économique conduite continue à rester en retrait des besoins humains et des destructions que le chômage provoque.
          Merci pour votre commentaire.
          Cordialement.

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