Les coopératives : alternative économique efficace et durable ?
La façon la plus simple de définir les inégalités économiques et sociales n'est-elle pas de rappeler qu'une part croissante de la population se voit privée de l'accès aux biens et services quant à ses besoins fondamentaux ? L'essor de l'économie sociale en témoigne : de nombreuses structures alternatives à vocation économique suppléent l'Etat, qui se désengage de tout, ou presque... Ces alternatives s'appellent les mutuelles, les coopératives, les fondations, ou les associations. Tout le monde les connaît. Ce qui est moins évident aux yeux de l'opinion, c'est leur fonction d'amortisseur social. Preuve en est qu'il est possible, même dans le privé, d'entreprendre utilement. Exemple avec le régime coopératif.
Le fonctionnement du régime coopératif
Il est régi par la Déclaration sur l'Identité Coopérative, actualisée en 2005 à l'occasion de son centenaire. Celle-ci s'attache à rappeler des considérations d'ordre éthique, notamment en termes de gouvernance car les entreprises coopératives n'ont pas pour finalité la rémunération de capitaux. Il s'agit de projets qui émergent sous la forme de personnes morales en vue de leur conférer une existence légale. Pour autant, l'une de leurs principales spécificités réside dans leur structure de financement : la souscription du capital d'une coopérative est destinée à permettre l'accès aux services et n'a donc aucun caractère spéculatif. Autre spécificité notable : au quotidien, elles sont gouvernées par une assemblée générale fonctionnant sur le ratio "une personne, une voix". En résumé, leur stabilité tient au fait qu'elles observent des principes stricts d'engagement volontaire, d'égalité des personnes, de solidarité entre les membres et d'indépendance économique par exemple. Certains auteurs y voient même une traduction dans le domaine économique des valeurs fondatrices de la République. “'Un homme, une voix' et ceci quel que soit le chiffre d’affaires réalisé par le magasin, l’ancienneté ou le montant des parts sociales” indique Alexandra Bouthelier, déléguée générale de la FCA.
Cette forme de démocratie économique se décline dans plusieurs secteurs d'activité : il existe ainsi des coopératives agricoles, de logements, de transport... Et même des banques coopératives. L'intérêt collectif, se traduit souvent, pour l'entreprise, par la volonté de réduire les coûts tout en accroissant la qualité du service rendu, en dehors de tout objectif de rendement financier. Un esprit d'équipe, d'une certaine manière, que rappelle Enrico Colla, économiste : “Quand une décision est adoptée, le réseau avance ensuite comme un seul homme, avec une implication bien plus forte que dans les groupes intégrés”.
L'exemple des coopératives commerciales
Le secteur de la distribution est également un digne représentant de ce régime, qui représente plus d'un quart du commerce français. Leclerc, Système U, ou Sport 2000 par exemple fonctionnent de la sorte. Ainsi, chaque patron de magasin, lorsqu'il intègre le réseau, acquiert des parts sociales de l'entreprise. Il s'acquitte alors de cotisations sous forme de pourcentage de son CA, en vue de participer aux charges d'exploitation du groupement. Conséquence : le taux de survie à 5 ans des "coopés" est deux fois plus élevé que la moyenne dans le commerce de détail.
Le régime coopératif est-il en passe de devenir un modèle économique à part entière ? "On est vraiment en train de changer d'époque", clame Serge Papin, le patron de Système U. Le distributeur a signé un accord avec Coop de France (qui rassemble 2900 entreprises agricoles). La mise en place concertée d 'un label "Agroconfiance" vise à garantir le niveau de sécurité des aliments, la traçabilité et la qualité des productions et une origine française. Les partenaires développent aussi "une alternative aux produits conventionnels et au bio qui reste trop cher pour le consommateur”. Et tout le monde, finalement, y trouve son compte : les exploitants agricoles y sont traités de façon équitable.
Le régime coopératif, ou l'entrepreneuriat socialement utile ?
L'Organisation Internationale du Travail, elle-même, défend fermement le modèle coopératif. Dans une résolution de 2002 concernant la promotion des coopératives, elle déclarait solennellement son intérêt à l'égard de structures qui "promeuvent la plus complète participation au développement économique et social de toute la population". Le document insiste par ailleurs sur le fait que "l'équilibre d'une société exige qu'il existe des secteurs public et privé puissants ainsi qu'un puissant secteur coopératif, mutualiste et autres organisations sociales et non gouvernementales." Le modèle coopératif trouve par ailleurs un fervent porte-voix en la personne d'Yves Guénin, dirigeant du groupe Optic 2000. Quand on l'interroge sur les raisons pour lesquelles Optic 2000 persévère dans la voie coopérative, Yves Guénin répond : "à notre échelle le régime coopératif est, lui seul, garant du respect de nos fondamentaux que sont la personne, la transparence et le dialogue social. Il est la traduction administrative d'un 'capitalisme humain' que nous craindrions de voir dénaturé par une autre forme d'exercice juridique." Quant à son approche du développement du groupe, Yves Guénin précise : "nous rassemblons des hommes qui adhèrent à un projet d'économie solidaire, et non des capitaux. Notre 'business model' est humainement sain : nous progressons en dehors de toute logique de financiarisation, car celle-ci constituerait probablement à terme une atteinte à notre vocation première, à savoir faciliter l'accès aux soins". Sur cette logique, il est rejoint par Serge Papin, président de Système U : “Ces groupes (Ndlr : coopératifs) ne sont pas soumis aux aléas des marchés financiers. Ils ne sont pas opéables par des fonds de pension, ni délocalisables : c’est la garantie que le capital reste en France”. Autre avantage de la "coopé" : permettre au plus grand nombre l'accès aux biens et services fondamentaux, en proposant des tarifs abordables. C'est pourquoi de nouveaux groupements apparaissent dans la pharmacie ou l'auto-école, à l'instar de ce qui s'est passé chez les producteurs bio voilà déjà bien des années.
Une dimension de service public ?
Yves Guénin, d'Optic 2000, en résume assez bien l'esprit : "le régime coopératif est ancré dans nos gênes. Depuis 1962, nous sommes guidés par des principes de service à la population, de proximité et de prévention. Nous avons dépassé le stade de l’entreprise uniquement à vocation commerciale, nous avons une taille qui fait que nous sommes devenus un acteur citoyen dont la vocation n’est pas neutre car par un service de proximité nous assurons un accès aux soins au plus grand nombre. C'est pour cette raison que, au-delà d'une politique de prix volontariste, nous menons des actions de concertation auprès des mutuelles en vue de développer des accords de tiers-payant nationaux." Yves Guénin souligne ici un problème de poids : car même dans le pays des droits de l'Homme, l'égalité devant les soins n'est toujours pas à son paroxysme. Raison suffisante s'il en est, pour soutenir le développement trop timide des cliniques coopératives. Les citoyens ont le droit de s'investir dans l'orientation de leurs services de santé. Car le projet coopératif, au final, apparaît comme une démarche avant d'être un régime juridique : il permet aux citoyens de prendre leur avenir économique en main, en devenant acteurs de l'économie solidaire.
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