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Depuis quelques temps les gouvernements tout comme les régulateurs nationaux et internationaux, sont impuissants face aux marchés. Ils ne sont donc pas aux commandes de l’avion. Ils en sont plutôt les passagers, comme nous, soumis aux lois d’acteurs plus puissants qu’eux. Acteurs qui ne passent pas leur temps devant les caméras mais plutôt devant les écrans de leurs ordinateurs à étudier les tendances des marchés… pour en profiter.
Alors, nous pourrions en déduire que le pilote peut être un hedge fund ou une agence de notation ? Possible, car tous les deux sont avides soit de profits rapides, soit de notoriété créatrice de business récurrent. Pourtant, ces deux entités ne sont pas non plus aux commandes, car, sans leur bras armé, elles ne sont rien.
Bras armé qui crée des produits sophistiqués, complexes nommés futur, option et swap, produits dérivés eux-mêmes multiples et dérivés de sous-jacents réels tels que des créances, des dettes ou des conditions de celles-ci. Bref, des instruments financiers aptes à répondre aux besoins des hedge funds comme à ceux des prêteurs et des emprunteurs lambdas des marchés des capitaux transnationaux. Besoins aussi des agences qui, chaque fois qu’un agent économique désire emprunter, elles sont là pour déterminer à quel taux d’intérêt il pourra accéder aux fameux produits, pour investir (peut-être), spéculer (sûrement) ou arbitrer tel instrument contre tel autre, ou telle place financière contre une autre.
Ces bras armés qui fournissent 24 heures / 24 les marchés planétaires, ce sont les traders et les entités des systèmes financiers internationaux, notamment les grandes banques de financement et d’investissement, les fameuses CIB (corporate & investment bank). Les premiers faisant d’ailleurs parties des secondes. Pire même, puisque payés par elles.
Les traders ont tout à leur disposition pour satisfaire les moindres désirs de leurs passagers. Surtout quand ceux-ci ont des besoins très spéciaux, voire exotiques tels que par exemple des options d’option, des options de swap, des swaps de défaut de crédit… et bien d’autres outils aux effets de levier exponentiels, c’est-à-dire portant l’espoir d’un gain énorme avec une mise de fonds minimale.
Souvent jeune - car au-delà il est trop mature, donc moins docile pour sa hiérarchie et surtout moins fougueux - le trader est formé aux dérivé(e)s. Tant celles des fonctions mathématiques, que ceux des instruments financiers.
Le trader prend aujourd’hui les marchés pour sa salle de jeu. Face à lui, des gouvernements pilotés par des politiques plus aptes à manier les effets de jambes - pas celles d’un swap, les spécialistes comprendront - la langue de bois ou ses éléments de langage, plutôt que de savoir de quoi il retourne vraiment. Les termes de futur, d’option, de swap… d’autres CDS (credit default swap) ou EDS (equity default swap), leur sont totalement étrangers même s’ils font mine, comme souvent, de bien les connaître.
Pourtant, ce sont ces instruments des sphères spéculatives, que les politiciens doivent combattre, aujourd’hui. Face aux traders, on trouve aussi les régulateurs, institutions souvent pilotées par d’anciens politiques - c’est tout dire - qui ont, non seulement des difficultés pour se rénover, mais pire, sont aux ordres des susnommés. Les deux, politiques et régulateurs, essayant vainement de résoudre la quadrature du cercle, alors qu’un enfant ne s’y essaierait même pas, connaissant à l’avance le résultat.
Dans ces conditions, comment combattre un ennemi quand on ne connaît ni les armes, ni même le langage ? Comment combattre un ennemi jeune, dynamique, souple, malin, hyper motivé, instruit, rompu au travail acharné et, à même de construire les algorithmes les plus puissants, complexes et sophistiqués… dont il aura d’ailleurs, lui-même, perdu le fil logique de la construction détaillée dans quelques semaines ? Un ennemi autant volatil que les marchés dans lesquels il se baigne douze ou quinze heures par jour et qui lui servent de drogue intellectuelle.
Bref, face à ce type d’agresseur, il ne s’agit pas de guerre conventionnelle, mais plutôt de guérilla.
Et, face à une guérilla, l’utilisation d’armes lourdes, comme celles trouvées le week-end dernier par l’Union européenne - 750 milliards de munitions de gros calibres - est-elle satisfaisante ? Est-ce ce type de solution qui va résoudre le problème posé par la guérilla que mènent les traders pour leur compte, celui des spéculateurs et des arbitragistes et celui de leurs employeurs ?
Ce que nos politiques doivent aussi savoir, c’est que chaque jour de crise qui passe, le trader s’améliore, se bonifie et densifie ses automatismes. Grâce à cela, il peut prendre des positions de plus en plus risquées, mais tellement rémunératrices quand elles se débouclent à leur profit ! Les épreuves de ce type le font jouir intellectuellement. Lui, très souvent issu d’une grande école scientifique (X, centrale…) sait ce que c’est de vraiment transpirer, au sens réel du terme, sur l’élaboration d’une solution à un problème posé.
Alors, tirer sur le trader avec l’artillerie lourde n’a aucun effet !
Ce qu’il faut, c’est frapper le trader là où ça fait mal.
Rendre son travail peu valorisant financièrement n’est pas du tout la solution. En effet, l’individu jouit pour le fun, pour la construction intellectuelle, pour la réussite de son modèle mathématique dans une stratégie donnée. Il jouit quand sa suite d’algorithmes tourne à la perfection sur le cas précis qui est sa cible. C’est pour cela que les banques les laissent tranquilles, jour et nuit, et que les hiérarchies leur laissent la bride sur le cou, sans trop savoir comment les profits arrivent. Même si de temps en temps, une fois par décennie, la perte, immense, est là. C’est le prix à payer ! Mais, qu’est-ce que 5 ou 10 milliards perdus par la planète financière, face aux centaines de milliards gagnés en quelques mois ?
Alors, que faire ? Et bien, comme pour les gosses, car tous les traders sont de grands gosses : il faut interdire, c’est-à-dire leur retirer leur jouet !
Interdire tous les instruments financiers… qui n’ont pas pour objet de couvrir les risques pour lesquels ils ont été créés initialement, notamment les risques de taux et de cours, liés à une réellement activité économique. Celle qui fonde toute économie de marché : produire, échanger et consommer.
Donc bannir les produits utilisés pour la spéculation et l’arbitrage. Comment ?
C’est assez simple, bien que coûteux.
Simple, car toutes les opérations financières sont, depuis le milieu des années 80, informatisées quand elles ressortent des marchés réglementés et aussi pour la quasi majorité des marchés de gré à gré, les fameux OTC (over the counter). De plus, tous les logiciels qui les traitent ont un chemin d’audit, obligatoire. Telle la traçabilité que l’on retrouve sur les produits alimentaires, notamment les viandes. Informatiquement parlant cela n’est pas compliqué. Les milliers d’informaticiens qui sont dans les banques et les sociétés de services sont habitués à ce type de conception et de réalisation.
Coûteux, car il s’agit de modifier plusieurs dizaines de milliers de programmes dans l’existant impacté.
Dans cette affaire, il faut juste que le régulateur et le politique décident de faire, pour que le problème soit réglé. Ou bien, de continuer à ne rien faire tout en ce lamentant chaque jour du désordre des marchés. Désordre spéculatif qui empêche, notamment, de refinancer la dette souveraine - un bien grand mot pour désigner un financement dont la souveraineté échappe à la nation - à un taux convenable.
Donc, c’est au politique, et à lui seul (malheureusement) que la décision appartient d’imposer ces modifications dans les systèmes d’information des banques CIB. Il peut aussi, malheureusement (encore) penser, en bon libéral, que le marché finira par s’autoréguler. Si c’est cela, gageons que le désordre n’est pas près de se terminer et qu’il va même s’amplifier car le trader, tout comme la nature, se nourrit des vides existant.
Rappelons encore, pour finir, que chaque jour qui passe, le trader se perfectionne, se sophistique et imagine de nouveaux instruments. D’abord à son service puis à celui de ses marchés. Nous avions déjà l’option de l’option, le swaption (l’option sur swap)… gageons que demain nos jeunes et fougueux traders nous inventent un nouveau produit dérivé qui ait pour sous-jacent le poids politique de chaque gouvernement souverain dans la future non-gouvernance financière du monde. La city de Londres, le temple du trading, semblerait y penser !
En tout état de cause, s’il y a aujourd’hui un pilote dans l’avion, c’est très sûrement un trader, avec comme co-pilote, le président de sa banque. Ce dernier n’ayant aucune commande fonctionnelle à sa disposition, sauf celle de décréter le taux marginal d’efficacité des capitaux confiés par ses actionnaires.