Quelle alternative au dollar ?
Selon la Banque des règlements internationaux, le billet vert représente 86 % des transactions mondiales toutes devises confondues, soit un volume quotidien équivalent à 3,2 trillions de dollars. Ce chiffre est certes en baisse par rapport aux 90 % de 2001, mais aucune autre devise ne peut raisonnablement prétendre supplanter le dollar en l’état actuel de la configuration mondiale de la finance et des échanges internationaux.
Selon des statistiques du Fonds monétaire international, près de deux tiers des réserves des Banques centrales à travers le monde restent libellés en dollars même si l’euro, introduit en 1999, a vu sa part augmenter de 18 à 25 %.
La réduction de la proportion occupée par le dollar reste un exercice très compliqué pour bien des Banques centrales à travers le monde eu égard à la position déterminante des Etats-Unis comme partenaire commercial. Grâce à l’utilisation d’une monnaie commune et de référence, les entreprises parviennent ainsi à réduire leurs coûts de transactions. Par exemple, plus de 80 % des exportations indonésiennes, thaïlandaises et pakistanaises sont exprimées en dollars et ce même si moins de 25 % des exportations de ces pays sont destinées aux Etats-Unis. Ce chiffre de dépendance à la devise américaine est encore plus impressionnant dès lors que l’on touche à certains domaines comme le pétrole : près de 100 % des exportations algériennes sont par exemple facturées en dollars alors même que seules 27 % atteignent les Etats-Unis. Le fait est que, dans le contexte financier global qui est le nôtre aujourd’hui, aucune devise ne peut prétendre détrôner le dollar comme principale monnaie de réserve mondiale même s’il semble évident que l’érosion progressive des réserves des Banques centrales au profit d’autres monnaies comme l’euro tend à fragiliser toujours plus la position prépondérante du billet vert.
Vu des Etats-Unis, l’affaiblissement de leur monnaie semble, du moins à court terme, n’offrir que des avantages. Effectivement, du fait du caractère dominant de leur devise, les Etats-Unis peuvent emprunter dans le monde entier et en dollars sans subir de plein fouet les conséquences désastreuses de l’effondrement de leur propre monnaie. Souvenons-nous des problèmes de la Corée du Sud et de l’Indonésie dans les années 90 dont les entreprises et les gouvernements, qui avaient dû emprunter en dollars, en étaient quasiment réduits à la faillite lorsque leur propre devise nationale s’était effondrée par rapport au billet vert. De plus, un dollar faible améliore la compétitivité des exportations américaines vers l’étranger permettant du même coup de réduire le déficit commercial américain. On comprend mieux dès lors le mutisme du Département de la Trésorerie américaine qui, bien que maintenant pour la forme sa position en faveur d’un dollar fort, ne proteste pas à l’encontre de la baisse graduelle de sa devise depuis quelques années. De fait, les exportations des biens et services américains se sont accrus de 8 % l’an ces quatre dernières années, soit à un rythme supérieur aux 7 % de croissance annuelle des années 90, marquant ainsi une progression de 17 milliards de dollars par an. Cependant, un dollar bas accentue l’inflation importée et complique la tâche de la Réserve fédérale dans le cadre de sa lutte contre l’inflation. Cette inflation importée reste néanmoins sous contrôle car les exportateurs étrangers vers les Etats-Unis, qui souffrent d’un manque à gagner du fait de la baisse du dollar, n’augmentent généralement pas leurs prix de peur de perdre leur compétitivité sur le marché américain.
Le roi dollar, même extrêmement fragilisé aujourd’hui, ne sera donc aisé à remplacer car cela nécessitera un changement fondamental dans l’architecture financière globale et dans les habitudes économiques des partenaires et des nations à travers le monde. Du reste, l’installation du dollar dans ce rôle a pris des décennies car, alors même que les Etats-Unis étaient déjà puissance économique dominante au début du XXe siècle, la livre sterling représentait toujours deux tiers des échanges commerciaux et des réserves des Banques centrales à cette époque. Ce n’est que suite à la Seconde Guerre mondiale et aux destructions massives en Europe que le rôle du dollar a vraiment été consacré. Du reste, même à cette époque, certaines denrées étaient toujours traitées en livres comme l’immense marché du sucre qui n’est passé au dollar qu’autour des années 80. De nos jours, les exportations sucrières du Brésil - soit 40 % du sucre mondial - sont exprimées en totalité en dollars même si le Brésil n’exporte pas cette denrée vers les Etats-Unis. En réalité, la quasi-totalité des gros exportateurs, tout comme le Brésil, n’ont pas d’autres options car leurs clients ne souhaitent payer qu’en dollars, même si les marges bénéficiaires de ces entreprises exportatrices sont substantiellement entamées du fait de la chute de la devise américaine. En effet, la valeur du dollar s’étant dépréciée de près de 17 % l’an dernier par rapport au réal brésilien, ces entreprises doivent néanmoins continuer à régler leurs frais de fonctionnement au Brésil et en réals, ce qui entame une partie de leurs profits. Elles sont donc réduites à se protéger en traitant sur les marchés à terme, provoquant ainsi l’appréciation massive des contrats à terme (Futures) sur le sucre de plus de 30 % en quelques mois ! On le voit, l’appréciation de denrées comme le sucre, le blé ou même le pétrole n’est qu’une réaction compréhensible permettant de compenser le manque à gagner dû à la faiblesse du dollar...
Pourtant, certains pays ne peuvent se résoudre à passer à une autre monnaie... Ainsi, la Malaisie est-elle sur le point d’inaugurer une nouvelle bourse à terme sur l’huile de palme dont la devise de référence sera le dollar. La Malaisie et l’Indonésie, qui produisent à elles seules 87 % de la production mondiale de l’huile de palme exportée principalement vers la Chine, tiennent à recevoir en échange du dollar, même si seule 3 % de cette huile de palme est exportée vers les Etats-Unis. Il n’est pas jusqu’à l’Organisation des pays exportateurs de pétrole qui ne soit confrontée à un problème épineux car, de l’aveu même du ministre saoudien des Affaires étrangères, le remplacement progressif du dollar par l’OPEP provoquerait un effondrement supplémentaire de la valeur du billet vert. De fait, et même si l’OPEP étudie discrètement des scénarios de remplacement progressif du dollar, une telle entreprise serait tout sauf aisée car c’est tout le système complexe de cotation du pétrole qui devra être modifié en conséquence !
Toujours selon le Fonds monétaire international, le dollar comptait à hauteur de 72 % en 2002 dans les réserves des Banques centrales à travers le monde avant de décliner par la suite pour s’établir à 64 % de ces réserves mondiales en septembre 2007. L’euro est certes l’alternative de choix, mais ne dépasse le dollar comme monnaie de réserve dans aucun pays sauf bien sûr en Europe. Ces chiffres du FMI n’incluent pas les réserves monétaires de la Chine et des pays du golfe Persique dont les monnaies sont étroitement liées au dollar et qui sont donc contraints d’accumuler cette devise afin de gérer leur propre taux de change. Si elles souhaitent modifier cette relation au dollar, les Banques centrales de certains pays - et principalement des pays asiatiques - devront donc tenter de résoudre une équation bien complexe car ces pays exportent considérablement vers les Etats-Unis et doivent ainsi faire face à un afflux constant de dollars. Or, une baisse supplémentaire du dollar réduirait de manière dommageable leur propre compétitivité tout en précipitant la dépréciation des réserves de leurs Banques centrales. Ces pays devront donc s’armer de patience car le yuan chinois représentera à terme une alternative non négligeable face au dollar.
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