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Remise en cause de la parité fixe Euro-FCFA ? Fausse solution à un vrai problème

 

Périodiquement des théoriciens en mal de sujets ou animés d’une inquiétude véritable, allez savoir, s’en prennent à la parité fixe Euro-FCFA. Ce serait un moyen par lequel la France poursuivrait l’exploitation de ses anciennes colonies, les empêchant de profiter pleinement de leurs ressources et d’utiliser leur monnaie à des fins stratégiques. A preuve le compte d’opération[1] est toujours positif, démontrant que la BCEAO et la BEAC[2] sont des déposants structurels de devises et non des emprunteurs auprès du Trésor français ; l’inflation est maîtrisée avec un taux annuel moyen sur la période 1997-2007 de 2,4% en zone UEMOA et 2,7% en zone CEMAC, à comparer avec 11% ailleurs en Afrique… Ces arguments résistent-ils à l’analyse ?

Rappelons que la monnaie doit d’abord être reconnue comme réserve de valeur et instrument d’échange, avant de pouvoir prétendre au rôle d’outil de stratégie économique à travers l’administration de son cours et de son taux d’intérêt. L’arrimage actuel à l’euro permet au FCFA de renforcer son statut de réserve de valeur et d’instrument d’échange, mais ne lui permet de jouer qu’à moitié un rôle stratégique : la banque centrale ne peut gérer que le taux d’intérêt ; pas le cours de sa monnaie. Est-ce une raison pour affirmer que le décrochage du FCFA de l’euro lui permettrait aujourd’hui, d’être un instrument plus efficace au profit des économies concernées ? Evidemment non car, détaché de sa parité fixe avec l’euro, le FCFA s’affaiblira, perdra de sa qualité de réserve de valeur et se dépréciera. Il perdra donc de son pouvoir d’achat et de son attraction en tant qu’instrument d’échange, plongeant les importateurs dans la recherche inhabituelle pour eux, de devises étrangères. Une monnaie faible se dévalue, indépendamment de la volonté de l’émetteur. Certes, l’ancrage actuel du FCFA à l’euro le rend tributaire de la conjoncture européenne et l’on pourrait penser qu’un flottement contrôlé permettrait de corriger les effets négatifs de sa surévaluation par rapport au dollar. Mais n’est-ce pas pure théorie ? Qui va croire sincèrement qu’un FCFA détaché de sa parité fixe avec l’euro va « flotter[3] » ? Ne va-t-il pas plutôt suivre la pente inexorable de la descente sans jamais remonter ? Car qu’est ce qui ferait remonter le cours d’un tel FCFA ? Le volume de nos ventes de matières premières ? Avec le décrochage du FCFA sans préparation préalable, nous aurions poursuivi des chimères et lâché la proie pour l’ombre. Parce que les économies de nos pays ne sont pas capables de produire pour nos besoins essentiels (la dévaluation nous appauvrirait sans la contrepartie du moindre avantage concurrentiel). Parce que nous ne produisons pas[4] de produits finis dont la vente pourrait être boostée par une monnaie faible. Enfin et surtout, parce que la valeur d’une monnaie ne repose pas que sur des agrégats économiques (indices de production ; avoirs extérieurs…) mais aussi sur la confiance que les tiers lui font à tort ou à raison, de manière purement subjectiveEt puis, il y a aussi la question qui fâche : serons-nous capables de gérer à plusieurs pays et de manière responsable le FCFA sans le concours d’un tiers ? Nous avons vu ce qu’Air Afrique rendu à notre seule gestion a donné en quelques années... Sommes-nous prêts à poser et à discuter sans faux-fuyants ce type de questions gênantes ; à confronter nos contradictions au lieu de les éluder ? 

A l’évidence, il faudra un jour se séparer de l’euro et détenir une monnaie autonome appelée FCFA ou autrement. Il y a donc besoin de faire converger nos économies de manière à nous permettre d’installer des capacités régionales de production pour alimenter sans entraves nos marchés et exporter. Tant que cette capacité ne sera pas installée, nous ne disposerons pas des moyens d’utiliser la monnaie à des fins de stratégie économique. Une baisse de cours du FCFA ne nous donnera pas plus de compétitivité, car nous ne produisons pas de biens et services suffisants pour la consommation interne ou pour l’exportation. Nous ne vendons que des matières premières qui se déprécient déjà toutes seules, hors toute dépréciation monétaire. Or pour installer une capacité de production industrielle nos pays doivent utiliser efficacement leurs compétences internes. Cela requiert la construction d’infrastructures de base et la capacité de produire de l’énergie à prix compétitifs, d’où la nécessité de finaliser notre union économique et monétaire pour réaliser des économies d’échelle. Le préalable à une monnaie autonome efficace repose donc sur la substance-même de nos économies, pas sur des effets de manche. Une monnaie autonome fiable exige que les dirigeants africains fassent preuve de vision et de détermination pour identifier et faire accepter à leurs peuples les sacrifices indispensables au développement de l’économie. Ce qui n’empêche pas que des mesures intermédiaires d’assistance ainsi que des compensations puissent devoir être âprement discutées entre pays pour atténuer les déséquilibres immédiats. Le retard pris dans la finalisation de l’UEMOA et de la CEMAC est autrement plus dangereux pour notre futur que la question de l’ancrage du FCFA à l’euro. 

Il ne faut pas se faire d’illusions. La France n’a pas à redouter la suppression de la parité fixe entre l’euro et le FCFA. Si la rupture devait intervenir brusquement, la gêne pour la France serait à très court terme et d’ordre plus politique qu’économique. C’est plutôt à nous de redouter que les européens décident de détacher prématurément le FCFA de l’euro, avant que nous ayons effectivement donné à nos économies un environnement de développement durable. Il faut accepter les inconvénients apparents de la situation actuelle du FCFA qui, de toute façon, demeureraient si nos économies restaient en l’état, du fait de la quasi absence de production de produits finis. Pour ce qui est de nos matières premières, certes elles arrivent actuellement plus cher sur les marchés extérieurs que celles de nos concurrents aux monnaies plus faibles que l’euro. Mais les travailleurs de ces pays ne sont-ils pas les principaux coûts variables de production à subir la répercussion des dévaluations de fait de ces monnaies ? Est-ce enviable ? Si nous n’avions pas la parité protégée actuelle, engrangerions-nous plus de devises avec nos exportations de matières premières[5] ? Ne paierions-nous pas plus cher nos importations dont notamment les intrants agricoles et le pétrole ? La dépréciation aujourd’hui du FCFA par rapport à l’euro nous appauvrirait sans autre contrepartie que l’espoir d’une incitation à la mise en valeur sur place de nos ressources naturelles. Cet espoir n’est pas devenu réalité après la première dévaluation. Pourquoi en serait-il différemment ? C’est à nous qu’il revient de mettre à profit dès aujourd’hui, la « garantie » monétaire[6] dont nous bénéficions, pour préparer l’environnement des affaires, favorable demain à une monnaie autonome crédible. Et même cet environnement si nous parvenons à le créer, ne suffira pas à lui seul, à donner la valeur internationale souhaitée à notre devise. Il nous restera encore à bâtir la confiance dans le FCFA par une gestion qui soit rigoureuse et saine et qui soit perçue comme telle par les pays tiers. Cela ne va pas de soi.

Nous ne sommes pas encore prêts pour une monnaie autonome crédible car le préalable est qu’elle repose sur des économies solides. Nous perdons aujourd’hui encore un temps précieux en querelles feutrées de préséances entre Etats qui empêchent l’émergence de cette économie forte dont la nécessité fait pourtant l’unanimité, alors que notre retard économique aurait dû fouetter notre orgueil depuis longtemps et nous pousser au développement à marche forcée. Après tout, nos ressources naturelles ne sont ni éternelles ni renouvelables. Actuellement nous les offrons contre de la consommation, et non contre des investissements et du cumul de savoir faire. L’Asie, elle, a su faire avec bon sens le choix contraire, ce qui lui a permis de jouer dans la cour des grands, seulement deux générations plus tard. Quant à nous, nous consommons essentiellement ce que nous ne savons pas produire. Or apprendre à produire efficacement exige du temps (une génération) et ne peut se faire qu’à l’échelle régionale pour une question de taille critique. Ecoutons l’historien Mamadou Diouf de l’université de Columbia (New York) quand il nous dit : « Il est plus que temps de nous aimer pour devenir une communauté libre et démocratique, prête à tous les sacrifices » car, quand nous n’aurons plus de ressources, parce qu’elles auront été épuisées ou aliénées[7], nous n’intéresserons vraiment plus personne et ne disposerons d’aucun argument pour négocier avec l’extérieur ou pour collaborer entre voisins. 

La création de grands ensembles économiques est une nécessité de survie largement reconnue, mais elle achoppe encore sur des égoïsmes à courte vue, bâtis sur une conception purement rentière de l’économie où la question essentielle n’est pas comment produire efficacement, mais plutôt comment faire pour capter l’argent du contribuable, ou l’argent d’une rente quelle qu’elle soit. Et pourtant tout est à faire en Afrique ! Car dans ce continent qui aurait dû être le champion de la production, nous manquons de tout alors que nous disposons du potentiel de produire pour satisfaire nos besoins essentiels, du fait de notre capacité sans limite d’entreprendre et de créer. Celle-ci est seulement obérée par un environnement des affaires favorisant prédation, corruption et copinage[8]. Doit-il le rester ? N’est-il pas temps de privilégier l’élévation sur la base du mérite et de la compétence ? L’Afrique peut-elle se permettre le luxe de demeurer sur terre, le seul endroit où des vocables inusités et vieillis comme autochtone, allogène, allochtone, retrouvent une nouvelle jeunesse ?  

L’autonomie de la monnaie n’est pas le problème. Ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Comme l’a si bien exprimé Damo Justin Baro, ancien vice-gouverneur de la BCEAO, « vous aurez beau avoir une monnaie forte, à taux fixe ou non, arrimée ou pas à une grande devise, elle ne pourra rien dans une économie peu développée ». Oui, le vrai problème c’est le développement[9], c'est-à-dire notre capacité à réunir le savoir faire et l’environnement nécessaires, pour exploiter nous-mêmes nos ressources et pour produire efficacement des biens et services exportables. C’est seulement alors, qu’un FCFA autonome pourra se transformer en outil de stratégie économique, nous permettant d’éventuelles prises d’initiatives monétaires à finalité concurrentielle. Tant que perdurera le non-sens consistant à privilégier ceux qui squattent la richesse plutôt que ceux qui la créent, des théoriciens[10] de l’économie continueront de préconiser de mauvaises solutions à partir de prémisses biaisées du genre : « des pays autrefois colonisés par la France ont une monnaie autonome et s’en sortent[11], donc une monnaie autonome est le préalable indispensable au développement » ! Vraiment ! Pourquoi ne pas en discuter avec les pays à monnaie autonome qui, périodiquement, cherchent à rejoindre la zone FCFA ? 

 

Bakoye

 

[1] Compte en devises tenu par la BEAC et la BCEAO (pour les réserves de change) auprès de la banque de France et géré par le Trésor français

[2] Les banques centrales respectives de l’UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest Africaine et de la CEMAC (Communauté Economique et Monétaire des Etats d’Afrique Centrale

[3] Flotter : c'est-à-dire alterner entre l’appréciation et la dépréciation par rapport aux autres monnaies ou par rapport à un panier de monnaies

[4] Ou si peu !

[5] Nous ne ferions que vendre une plus grande quantité de matières premières pour gagner autant en devises, détérioration des termes de l’échange oblige.

[6] La parité fixe donne la qualité de monnaie forte au FCFA et en fait une réserve de valeur et un instrument d’échange sûrs.

[7] Plusieurs pays africains passent des accords bilatéraux (APE, concession de mines, de terres agricoles…) avec des pays plus puissants pour contourner les réticences des organisations régionales. A l’avantage de qui ?

[8] Voir « Criminalisation de l’Etat en Afrique » par Jean Bayart, paru en 1999 aux éditions COMPLEXE

[9] La croissance basée sur l’extraction de pétrole, de minerais ou de matières premières agricoles brutes n’entrainera pas le développement pour manque de création de valeur ajoutée et de savoir faire.

[10] Ce sont rarement les banquiers ou les hommes d’affaires qui mettent en question la parité fixe, mais presque toujours des enseignants et autres théoriciens de l’économie.

[11] C’est le cas des pays suivants : Algérie, Maroc, Tunisie, Vietnam


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3 réactions à cet article    


  • sls0 sls0 9 mai 2015 22:06

    L’euro ou le deutschmark ?

    Quand on voit la façon dont certains pays européens dérouillent, les pays africains ce doit être grave. Ne connaissant pas grand chose je m’arrête à cette constatation.
    L’Afrique CFA a t’elle changé de proxénète ? Des gens qui en savent plus pourront peut être y répondre.

    Des réponses, pas des avis. Il y a 7 milliards de personnes sur terre c’est 7 milliards d’avis différents. Mon avis comme celui des autres ne compte que pour un milliardième c’est à dire rien.


    • sirocco sirocco 10 mai 2015 10:54

      Ils signifient quoi, tous vos sigles ?
      Merci de bien vouloir les décrypter pour les béotiens qui fréquentent Avox.


      • sls0 sls0 12 mai 2015 03:01

        @ L’auteur

        3 votes, 2 avis, c’est pas l’article qui est en cause, on est dans une période assez égoïste, l’autre n’existe plus, il est devenu une quantité négligeable face au dernier écran plat.

        La tendance mondiale s’oriente vers une baisse des revenus, ça touchera aussi ceux qui se croyaient à l’abri, l’ambiance est au repli sur soi, il y a une certaine morosité.

        Pour retrouver un peu de vie, de ce qui fait l’humain, j’ai changé de continent, c’est quand même agréable des gens souriants même s’ils n’ont pas d’écran plat.

        Bonne chance à l’Afrique.

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