Vous êtes dynamique ? Ben non ! J’adore glander comme tout le monde !
Jeudi matin, je réponds à une annonce de préparateur de commandes. J’indique pour ceux qui ne connaissent pas le merveilleux monde de la logistique, que le préparateur de commandes est celui qui travaille dans les dépôts, recevant et expédiant toutes sortes de produits stockés. L’annonce à laquelle je postule est émise par une petite société d’intérim, près de Nation. Comme souvent de la part des sociétés d’intérim, il n’y pas d’indication sur le type de produit. Vous faites dans les pièces automobiles et ensuite vous vous retrouvez à faire les fruits et légumes ? Ce n’est pas grave, l’important est d’appeler la société d’intérim, et de leur demander si vous avez une petite chance de trouver ce que vous demandez. Vous pensez qu’avoir un patron sur le dos ce n’est pas suffisant ? Appelez la société d’intérim et comme ça vous en aurez deux pour le prix d’un !
Peu après avoir envoyé ma candidature, une des secrétaires de la société d’intérim m’appelle, me dit que je peux venir avec tous les papiers nécessaires. Cela faisait un petit moment que je n’ai pas eu recours à l’intérim, j’en faisais quand j’avais 20 ans dans l’événementiel. Je me méfiais des sociétés d’intérim, parce que je trouve que généralement elles n’ont aucun respect des individus et elles répandent des comportements indécents. Depuis que je me suis remis à rechercher du travail, c’est la troisième société d’intérim qui me demande un certificat de travail. Génial ! Une nouveauté ! C’est vraiment la méfiance généralisée aujourd’hui et je vais m’éclater dans ce petit monde-là. La prochaine étape, déjà sûrement franchie, est le dossier médical, puis regarder si le travailleur a des bonnes dents et des yeux en bon état. On ne sait plus quoi faire des chômeurs aujourd’hui, au moins auparavant il y avait l’esclavage, on pouvait les faire travailler gratuitement.
Le lendemain matin, j’arrive à la société, une des secrétaires m’accueille, je lui donne les papiers, et dans un « grille » elle coche des cases en me demandant si j’ai le permis, une voiture, le certificat. Plus je remplis de cases, plus je suis compatible avec l’ensemble de leurs offres d’emploi, ils n’ont pas à se casser la tête. Ensuite elle donne mon CV à une de ses collègues avec qui je devais avoir un entretien mais qui à son tour le donne à celle qui centralise les appels avec les employeurs, autrement dit la « chef » du groupe, gardant un casque audio sur la tête. Jusque ici, je ne sais toujours pas si l’annonce à laquelle j’ai postulé est toujours d’actualité. La « chef » regarde mon CV et ses collègues s’arrêtent de travailler. C’est magnifique le capitalisme, toute cette précaution inutile et coûteuse pour justifier les inégalités. Je ne serais même pas étonné de savoir que le total du fric investi dans l’intérim est plus important que le total du fric nécessaire au plein-emploi. Tout ce gaspillage bureautique qui se repose sur lui-même, ce marché suspendu en l’air qui ne tient qu’au flux-tendu et s’effondre dès qu’un petit caillou vient dans ses rouages. En l’occurrence, ici le petit caillou c’est moi, et l’ensemble du personnel de la société d’intérim (4 ou 5 personnes) s’est figé pendant un moment face à mon cas. Elle commence son interrogatoire, avec le ton d’une infirmière qui s’adresse à un sujet psychiatrique, et étant à une certaine distance, elle parle fort et ses collègues assistent au spectacle :
« Monsieur, vous avez travaillé à Geliflux ? (J’ai changé le nom de l’entreprise)
– Oui. Me disant que le certificat n’est certainement pas une condition suffisante.
– Vous avez fait quoi depuis une année ?
– J’ai préparé des concours de la fonction publique.
Ce qui est vrai d’ailleurs, j’ai quitté mon dernier emploi pour cette raison, mais avec cette question et voyant qu’elle ne cherche pas en savoir plus, je me dis que c’est mal engagé. En plus les mots « fonction publique » sont assez connotés et la fille avait l’air de droite, et au-delà dans son comportement. Ceci dit, ils m’ont quand même appelé et je reste curieux de ce qu’elle va me dire ensuite.
– Vous êtes dynamique ?
– Oui, dis-je sans tiquer, mais plus tard j’ai regretté de ne m’être pas moqué d’elle en lui répondant : « ben non, je préfère dormir, même au travail ». À ce moment, je sais que cette conversation n’en est pas une, qu’elle fait un rejet catégorique et tient à le faire savoir aux autres. C’est une pure démonstration de force, à laquelle je suis complétement étranger. Après coup, je me suis dit que son attitude est du micro fascisme à l’état pur, et avec le peu d’expérience que j’ai acquis en la matière, je sais reconnaître maintenant ces cristallisations haineuses sans rapport avec leur objet, où un stimulus agressif se déclenche sans raison, et dans un espace aussi petit qu’un salon d’appartement. Et le mot « dynamique » dans ce cas précis, trahit l’image qu’elle se fait du travail et du travailleur, ne faisant plus qu’un avec le collectif, soumis corps et âmes au patron (par ailleurs le mot dynamique est souvent utilisé dans les sites de rencontres, les filles le mettent souvent en critère de sélection, appliquant aux relations matrimoniales des schémas venant du monde du travail, ce n’est pas une critique mais un simple parallèle). Et la cible de son attaque n’est pas moi en réalité, elle vise ses collègues qui ont cru bien faire en m’appelant et en me recevant. Elle marque son propre territoire comme un animal, où moi je représente le danger et elle la protectrice, et donc la prédatrice, qui surveille l’espace de travail – le fait que je sois assez diplômé a peut-être renforcé cette sensation de détresse. Absorbée dans ses appels et ses dossiers, elle m’a vu et elle a paniqué, d’où sa réaction agressive, car autrement elle aurait été complétement indifférente et ne m’aurait pas posé autant des questions. Elle dirait gentiment : « Bon, ben, euh… Merci et au revoir, monsieur ! ». Mais elle est tellement plongée dans son travail qu’elle ne prend plus le temps de voir ce qu’il se passe autour et ne cherche plus à le comprendre. Elle est en situation de stress et de survie. Quelle tristesse ces agences d’intérim ! De la racaille qu’on a laissé se répandre pour recruter aux emplois dont personne ne veut et afin de mettre la pression à ceux qui sont bien installés à leurs postes.
D’habitude j’arrive à détecter ce genre de comportement, signe de faiblesse et de stupidité le plus souvent, mais là je me suis fait avoir. Au cours d’un entretien cela ne m’était pas arrivé depuis plus de dix ans, et donc j’ai été surpris de le subir à nouveau. Sur le fait, je n’ai pas compris ce qui m’est arrivé. Elle a quand même continué en me demandant si j’ai tel ou tel certificat, et m’a remercié en me disant : « Je vous appellerai ».
Évidemment j’en suis ressorti agacé. J’ai mis plus d’une journée pour analyser ce phénomène, à interpréter son langage et le message subliminal qu’elle a inconsciemment transmis aux autres. Parce que ce qui me met hors de moi plus que tout, c’est de ne pas comprendre. Qu’ils me refusent, je m’en fiche, je ne les connais pas et apparemment ils n’ont rien d’intéressant à me proposer. Ils m’appellent, j’arrive et je me fais « engueuler », c’est quand même étrange. Soudainement, idée ! Un peu comme dans les bandes dessinées où une petite ampoule apparaît dans une phylactère, je comprends « d’un coup » ce que la « responsable » de la boîte d’intérim m’a vraiment dit et je l’ai traduit de la manière suivante : « On est déjà dans la galère, on travaille les uns sur les autres, alors ne viens pas nous embêter avec ta galère. En plus, toi, tu n’as pas assez trimé, ça se voit, reviens vers nous avec la larme à l’œil et peut-être que nous allons consentir à t’intégrer dans notre main-d’œuvre. » Quelle bonté ! C’est presque chrétien, ce sacrifice de soi dans la pauvreté et l’humilité. Je suis encore trop riche et ingrat, voilà tout.
Je signale au passage que j’ai deux à trois années d’expérience, des certificats pour conduire des machines, que le travail consiste en gros à mettre des cartons sur une palette et à voyager avec celle-ci dans un entrepôt. Alors ce genre de comportement, c’est tout simplement de l’incompétence. En France, quand tu veux faire un métier assez simple, on te prend la tête, on te demande des certificats, le permis, une voiture, trois années d’expérience, connaître tel logiciel et savoir utiliser la commande vocale pour un salaire à 1300 euros. Moi qui pensais me simplifier la vie en choisissant un niveau de qualification assez bas, je me suis totalement trompé ! C’est l’inverse car plus vous visez bas, moins vous avez les moyens d’y parvenir, sans compter que le nombre de candidats potentiel est d’autant plus élevé que le statut est plus bas. La précarité est par définition ce qu’il y a de plus coûteux.
J’ai jugé utile de l’écrire et de faire connaître cette petite tranche de vie, au cas où certains se posent des questions ou ont des problèmes avec les agences d’intérim. Je vous dis : Ne vous inquiétez pas ! C’est de l’escroquerie organisée sur le dos des travailleurs et qui rabaisse leurs qualifications. Plus vous en êtes éloignés, et mieux vous vous en porterez, si bien sûr vous n’y êtes pas encore inscrits. Par rapport aux employeurs, vous êtes dans la même situation qu’eux, les employés des agences d’intérim passent leur temps à supplier les employeurs de leur donner quelques offres. Et en ce qui me concerne je privilégie le contact direct. Sauf qu’une fois leur accord conclu, les agences s’entendent avec les entreprises pour exploiter ensemble la main d’œuvre. Le chômage fait donc parti du fonctionnement normal de ce type d’organisation du marché du travail. Sans chômeurs, pour de nombreux secteurs, pas besoin d’intérim. Ce serait bénéfique à tous que les travailleurs comprennent enfin qu’il n’existe aucune raison, ni financière ni morale, pour que l’intérim, qui aujourd’hui capte la moitié des offres d’emploi dans le secteur de la logistique, ne s’étende pas à l’ensemble du marché, en diminuant la masse salariale tout en augmentant les bénéfices à court terme, en jouant sur la variable du chômage. Plus ce dernier monte, plus il y a de bénéfices pour les agences d’intérim et les entreprises qui y recourent.
La rentabilité à tout prix s’exerce aussi dans les entreprises de formation, qui sont prêtes à vendre des certificats au rabais pour accroître leurs chiffres d’affaires. Car tout est lié dans ce monde ambiant de l’argent-roi. Plus les formations sont courtes et les diplômes faciles, plus l’argent rentre dans les caisses. Étant donné que les professionnels le savent, vous vous retrouvez avec une demi-compétence et les employeurs auront tendance à se méfier lors du recrutement. Certains se méfient tellement qu’ils externalisent leur recrutement aux agences d’intérim pour filtrer à distance. Et la méfiance éventuelle entre le recruteur et l’employeur se répercute dans la relation entre l’intérim et la main d’œuvre, qui elle-même passe des formations dont la plupart les acteurs se méfient parce qu’ils savent pertinemment que la plupart des écoles sont des boîtes à fric qui vendent plus du rêve que de l’apprentissage de compétences. Et en théorie, plus on monte dans la hiérarchie, moins il y aurait d’incompétence, plus ce serait sérieux et responsable. Mais à partir du moment où la base de la pyramide socioprofessionnelle est organisée par la rentabilité à court terme, il n’y a aucune raison pour qu’il n’y ait pas de répercussions au sommet. La déqualification est générale, et ce n’est pas un philosophe postchrétien reconverti dans la finance, le ministre de l’économie Emmanuel Macron, qui pourrait concrètement changer la donne.
Est-ce que la rentabilité à tout prix et à court terme qui règne dans la société française est un prélude à l’établissement d’un régime autoritaire ? Ne sommes-nous pas, quelque part, déjà entrés dans celui-ci ? La politique aura-t-elle besoin de s’appuyer sur les éléments les plus agressifs dans le monde du travail, pour résister à une véritable austérité économique qui pourrait désorganiser complétement le tissu socioprofessionnel français ? C’est le risque d’une dérive autoritaire en cas d’urgence critique.
Et même avant d’être contrainte par des causes externes, une réforme du marché du travail français est-elle possible sans violence, déjà latente dans les rapports professionnels ? C’est la seule et unique question cruciale à laquelle la France sera confrontée dans les vingt prochaines années. Pour le moment, le gouvernement Hollande ne fait que de la surenchère grotesque, en excitant tous les autres qui veulent en découdre et détruire le système existant, parce trop vieux et pas assez rentable. La finalité de ce « dynamisme » se révèle lorsqu’y on y oppose un contre-mouvement : détruire tout simplement, et ne rien laisser derrière.
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