Fessenheim versus Proglio : un suspens et des suspensions
Lorsqu'on est confronté à des faits alimentant un suspense dans la réalité quotidienne, il s’avère difficile d’en écrire un article sans se retrouver obligé d'en modifier sans arrêt le texte en fonction des informations collectées. Et cela contrairement à se qui se passe dans la fiction où l’on dispose de tout son temps d’écriture pour en façonner l’intrigue. C’est à cette difficulté que j'ai eu à faire en voulant traiter du dernier épisode du serpent de mer, à tonalité historique, de la fermeture de Fessenheim. La fluidité du récit peut s'en trouver contrariée.
La recherche d'informations offre par ailleurs un autre constat. Une mode est en train de s’installer dans le choix des mots débutant un article sur Fessenheim. Il n’est plus rare en effet de les voir commencer par ce double questionnement avec itération : Fermera ? Fermera pas ? ( (1), (2), (3)…). C'est dire l'insistance de la perplexité chez les rédacteurs face aux si diverses déclarations politiques. Et il y a de quoi. Une vache n’y retrouverait pas son veau. Depuis sa prise de fonction en avril de cette année, Ségolène Royal ne cesse en effet de souffler le chaud et le froid. Avec une forte tendance pour le froid depuis la présentation officielle de sa loi sur la transition énergétique fin juillet. Nous étions même entrés tout récemment dans une ère de glaciation. Probablement par un des effets paradoxaux du réchauffement climatique planétaire.
A tel point que plus grand monde ne croyait à une possible fermeture de la centrale de Fessenheim que ce soit dans un proche avenir, ou "fin 2016" comme s’évertuent à le répéter les journalistes désinvoltes alors même que le Président n'a cessé de répéter :"d’ici fin 2016". Ce « d’ici » n’est pas sans importance comme on le verra à la fin de l’article. Le clairvoyant Noël Mamère dès la fin juin avait péremptoirement donné le "la" : « Face au lobby nucléaire, Ségolène Royal capitule en rase campagne » avait-il affirmé. Puis l’été, vous l’avez remarqué, s’est refroidit. Jusqu'à ces derniers jours où la température chuta encore. Pour atteindre des niveaux très bas ce mardi 14 octobre. En effet le matin même du vote de la loi sur la transition énergétique, Ségolène Royal avouait sur RTL qu’il n’était plus certain que Fessenheim serait fermée en 2016 ! Et confirmait ce qu’elle avait déjà laissé entendre sur France Inter quinze jours plus tôt, à savoir que probablement cette fermeture concernerait deux réacteurs sur d'autres sites.
Comme de bien entendu - cette femme politique courageuse étant à ce point honnie par quelques propriétaires de médias à qui cette vertu est inconnue - de très nombreux titres se jetèrent aussitôt sur ces déclarations de capitulation supposée de la ministre. Ce qui n’est pas très élégant. De se jeter.
Mais c’était sans compter sur la redoutable capacité tactique de la ministre, qui, semble-t-il, ou du moins on ose l'espèrer, a lâché de nombreux leurres pour empêcher toute surprise lors du vote de la loi.
Ignorant cette dimension - le mépris ou la haine, tout comme l'amour, rendant aveugle - pour toutes et tous les commentateurs la messe était dite. Et en particulier pour Julia Mourri du Nouvel Obs dans son très bon article récapitulatif de l'affaire Fessenheim, lequel concluait néanmoins à la certitude de l’abandon du projet de fermer cette centrale.
C'est alors que survint un coup de théatre. On apprit, toujours mardi, dans Libération, que Henri Proglio, l’actuel PDG d’EDF, ne serait sans doute pas reconduit. Lui qui était pourtant présenté par la presse dominante comme indéboulonnable ! L'information ne fut divulguée qu'une fois le vote de la loi acquis. N'est-elle pas rusée notre ministre de l'écologie ? D’autant qu’elle avait préalablement repoussé la date de la décision du choix du PDG après le vote. Et sans que cela fût autrement commenté. Certains journalistes pourtant prompts à la dénigrer n’y ont vu que du feu.
Aussitôt un certain Guillaume Debregeot dans Les Echos se fit, pour le moins, menaçant. Sans se sentir contraint à une explication. Se serait-il fait berner ? Etait-il en mission commandée afin de défendre de très gros intérêts ? Au regard du niveau de la menace, c'est bien probable : « Il faut bien se sentir un peu important, lorsqu’on est ministre. Souhaitons que ce petit excès de zèle s’arrête à ces effets de mise en scène, et n’aille pas jusqu’à entraver la reconduction de Proglio à la tête d’EDF. Royal se retrouverait alors sous les feux des projecteurs, mais pour les pires raisons » !! (vous avez lu ? "Royal" !! Même pas de "Ségolène", ou de "La ministre". Juste "Royal". On se croirait pas en France ! C’est pas très galant !)
Mais le matin du 15/10/14 une dépêche AFP faisait tomber le couperet en citant une source bien informée : « Henri Proglio a été informé ce matin par Macron qu'il ne serait pas reconduit ». Il « lui a annoncé qu'il serait remplacé par Jean-Bernard Lévy », patron de Thalès.
La nomination du nouveau dirigeant sera soumise au vote d'une assemblée générale extraordinaire programmée le 21 novembre, à la veille de la fin du mandat du PDG actuel.
Fin du suspens Proglio (a priori…).
Reste maintenant les suspensions...
C’est de la centrale de Fessenheim dont il est cette fois, plus directement, question. C'est elle qui est en suspension. Pas la ministre, qui pourtant devait être proche mardi dans la soirée d'un état de lévitation. Ou le PDG d’EDF. Quoique pour ce dernier également le terme pourrait assez bien convenir. Il s’avère en effet que depuis le 27 septembre rien ne va plus sous le bord surélevé du canal du Rhin, qui menacerait d’inondation la centrale en cas de rupture lors d'un seisme. Un communiqué des associations antinucléaires alsaciennes, du 10 octobre, constatant que les deux réacteurs étaient à nouveau arrêtés simultanément, a fait connaitre en réaction leur exigence : « Ne les redémarrons plus ! ».
Voici un extrait de ce communiqué :
« Alors que depuis le 27 septembre le réacteur n°1 de la centrale nucléaire de Fessenheim est en arrêt prolongé pour rechargement de combustible, jeudi 2 octobre, le directeur de la centrale nucléaire annonçait en fin de CLIS un « arrêt programmé » très bref, pour le week-end, du réacteur n°2 pour une banale opération de maintenance. Suite à une « légère surconsommation d’eau ». C’est un nouveau coup de "com" du directeur tentant de nous faisant croire que lors de l’incident du 9 avril 2014 sur le réacteur n°1, il n’y avait eu aucune négligence humaine ! Comment une opération de remplissage d’un réservoir menée par l’équipe de conduite à un rythme bihebdomadaire peut se réaliser pendant 37 ans sans anomalie, et que le 9 avril dernier, la même opération entraine une inondation interne et la nécessité d’arrêter en urgence le réacteur sans qu’il puisse y avoir une défaillance humaine ?
Toujours est-il que le très bref « arrêt programmé » sur le réacteur 2 se prolonge et qu’il n’est pas prévu un redémarrage avant le 15 octobre prochain ...
Il est grand temps d’arrêter cet acharnement sur ces vieilles chaudières atomiques à bout de souffle et de plus en plus dangereuses ».
Les militants alsaciens sont apparemment excédés.
La question qui en résulte se formule donc ainsi : Fessenheim redémarrera-t-elle ?
« Non ! » espèrent bien sûr les alsaciens.
Mais pour une fois, ou une rare fois, ils ne sont pas les seuls. Un " appel solennel à la fermeture, dans les plus brefs délais, de la centrale de Fessenheim ", a été lancé samedi dernier, 11 octobre, à Orléans. Nouveauté, de nombreuses personnalités politiques : Noël Mamère, Martine Billard (PG), Corinne Lepage (CAP 21), Julien Bayou (EELV), Clémentine Autain (Ensemble), Isabelle Attard (Nouvelle Donne), entre autres, s'y rassemblent pour fixer sans détour, et de manière volontaire, une date butoir. Ils exigent - pas moins - que la centrale soit fermée avant la fin 2014. Et « la date de l’arrêt, précise l’Appel, devra être fixée avant la nomination du prochain PDG d’EDF, c’est-à-dire au plus tard le 22 novembre 2014 » !
Appel solennel à la fermeture, dans les plus brefs délais, de la centrale de Fessenheim
De belles manifestations en perspective !
Patrick Samba
Dans son blog sur Fukushima, faisant référence, Pierre Fetet, lui même signataire de l'appel, le présente de la manière suivante :
« Si une catastrophe survient ici, il ne restera rien de vos vignes, de vos forêts et de vos champs de maïs. Il faut fermer toutes les centrales du monde. » (Naoto Matsumura, cité dans L’Alsace, 10 mars 2014).
Suite à la catastrophe nucléaire de 2011, j’avais très rapidement fait le lien entre la plus vieille centrale française et le plus ancien réacteur de Fukushima Daiichi. Je me suis par ailleurs exprimé dans une contribution intitulée « Une évacuation définitive, c'est ZERO EMPLOI pour l'Alsace de demain » et j’ai participé à plusieurs manifestations dont celle de mars 2014 avec Naoto Matsumura. Malgré l’opposition majoritaire des Français au nucléaire, rien n’a changé dans l’Hexagone et la promesse électorale de François Hollande de fermer Fessenheim s’étiole petit à petit. C’est pourquoi je soutiens l’initiative du réseau Fukussenheim qui consiste à rappeler à nos décideurs ce danger permanent pour l’Europe et à demander l’arrêt définitif de cette centrale tant qu’il en est encore temps. Aujourd’hui, des gens de tous horizons s’associent à cet appel solennel et je vous encourage à votre tour à le signer et à le soutenir.
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