Protection de la biodiversité : comment lutter contre le trafic animal ?
Le Grenelle de l’environnement, annoncé en fanfare pour l’automne, vient depuis quelques jours de voir ses groupes de travail constitués sous l’égide du ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durable. Parmi ces groupes de travail, celui chargé de plancher sur la protection de la biodiversité. Jusqu’à présent, on ne peut pas dire que les partis politiques ont brillé par leurs propositions dans ce domaine, préférant le changement climatique, sujet au moins aussi important mais surtout plus vendeur auprès des électeurs.
Aujourd’hui en France, l’arsenal juridique en matière de protection de la faune et de la flore sauvage est plutôt bien constitué. Les arrêtés ministériels protégeant nos espèces et celles réglementées par la Convention de Washington (CITES) sont relativement clairs (à quelques exceptions près, en particulier en matière de détention). Ils sont suffisamment dissuasifs pour le citoyen lambda, mais deviennent très attractifs pour une personne déterminée à se faire de l’argent sur le dos de la faune sauvage.
En effet, que ce soit en capturant de la faune métropolitaine ou des Dom-Tom puis en la revendant ou bien en important frauduleusement des espèces exotiques réglementées par la CITES, faire du trafic animal comporte bien peu de risques. Les peines maximales encourues (donc jamais prononcées) sont de six mois de prisons et 9 000 euros d’amende (le prix de neuf perroquets les plus courants...). Et les bénéfices réalisés sont colossaux ! On considère en effet, qu’il génère plus de 15 milliard d’euros et constitue ainsi le troisième plus gros trafic illégal mondial, derrière le trafic de drogue et le trafic d’armes.
Ainsi, une simple petite tortue grecque achetée au Maghreb pour moins de 1 euro sur le bord de la route est revendue en France illégalement entre 50 et 200 euros. Le bénéfice n’est déjà pas négligeable lorsqu’un trafiquant à la petite semaine ramène une trentaine de tortues grecques dans une valise mais il devient carrément colossal pour un ara hyacinthe vendu 100 000 euros...
Toutefois, au-delà de l’idée facile qui consisterait à dire « il faut être plus répressif » ou « il faut plus d’agents de contrôle », le principal problème n’est finalement pas la faiblesse de la sanction pour les trafiquants ni le peu d’agents de contrôle spécialisés dans la CITES (un ou deux par département et parfois aucun), mais c’est surtout l’extrême difficulté à placer les animaux saisis qui plombe définitivement la lutte contre le trafic animal.
Que faire des animaux saisis ?
C’est en effet là que se trouve le principal obstacle à l’application de la réglementation protégeant la biodiversité. Que faire des animaux vivants saisis chez un trafiquant ou chez un acquéreur peu scrupuleux ? Que faire par exemple d’un lion ou d’un singe adulte saisi ?
- aucun zoo ne veut les accepter car ils ne pourront jamais être intégrés dans un groupe d’adulte, ils finiraient par s’entretuer ;
- impossible de les relâcher immédiatement dans la nature. D’une part, l’animal est imprégné par l’homme, il faut également connaître son état sanitaire et surtout, il faut attendre l’énoncé du jugement qui prononcera la saisie définitive (au minimum ans ans voire plus si la personne fait appel...). Bien évidemment une telle opération se fera à la charge de l’Etat. Un trafiquant s’arrange toujours pour ne pas être solvable... ;
- l’euthanasie n’est pas une décision facile à prendre vis-à-vis du public et, du coup, ne joue pas en faveur de la lutte contre ce trafic. Enfin, euthanasier une espèce en voie d’extinction, sauf risque sanitaire majeur, est difficilement compréhensible...
Et pour peu que la saisie aboutisse, l’affaire est alors souvent relayée par des médias montrant le propriétaire, la larme à l’œil, accusant, devant le zoo d’accueil, l’Etat de vouloir lui retirer son lion ou son singe qu’il « aime comme son fils » (mais qu’il n’a pourtant pas hésité à laisser seul, enfermé dans une cage exiguë sans suivi vétérinaire). Déjà que les zoos acceptant les saisies sont rares, autant dire qu’après une telle publicité, on ne les y reprend plus...
Aussi, pour monter de telles opérations de saisie, il faut avoir du temps à consacrer pour une mission qui n’est clairement pas la priorité de l’Etat (longueur de l’enquête, trouver des lieux de placement désormais souvent à l’étranger, difficulté d’obtenir alors les autorisations du pays d’accueil, gestion des médias...). Cela devient « mission impossible » lorsque l’on ne sait pas exactement les espèces, le sexe et l’âge des animaux que l’on va trouver...
Conclusion, dans neuf cas sur dix, le trafiquant ou le particulier peu scrupuleux conserve dans l’illégalité les animaux acquis frauduleusement. Et pourtant la justice prononce systématiquement la saisie, mais comme il n’y a pas de lieu de placement le jugement est inapplicable... et le trafic peut continuer de plus belle, sans risque ou si peu...
Malgré ce sinistre tableau une seule solution existe avec bien évidement un coût, mais sans doute pas si élevé que cela.
La nécessité de créer des structures de placement
Il est indispensable de créer au moins dans chaque région des structures de placement pour la faune sauvage qui deviendraient la destination des animaux saisis. Ce type de structure existe ailleurs en Europe, pourquoi pas en France ?
La forme de ces structures dépendra évidemment de l’investissement. Des cages individuelles sont malheureusement nécessaires notamment pour mettre en place des mesures de quarantaine. Lorsqu’un animal saisie arrive dans un zoo (a fortiori dans une structure d’accueil), il doit subir une période de quarantaine pour vérifier son état sanitaire (est-il porteur de maladies, parasites, possède-t-il des troubles psychologiques rédhibitoires...). En fonction des résultats, on le soigne ou on l’euthanasie (en particulier beaucoup de singes importés frauduleusement sont porteurs de virus extrêmement dangereux pour l’homme et dans ce cas-là, la vie des soigneurs passe clairement avant celle du singe... quant aux oiseaux, il y a la problématique de la grippe aviaire lorsqu’ils ont été importés frauduleusement...
Une fois la période de quarantaine passée avec succès, l’animal sera apte à être placé dans des structures pérennes (vrais zoo, réintroduction dans la nature si possible, etc.). Il va de soi qu’il ne pourra pas y avoir de structures pour chaque type d’animaux (et on ne fait pas non plus des saisies d’hippopotames ou d’ours fréquemment...). En revanche quelques centres d’accueil, plus lourds, spécialisés dans la réinsertion des primates seraient nécessaires (sous la forme par exemple de l’île aux singes à Almère en Hollande : http://www.aap.nl/int_francais/index.php ). Enfin, des vivariums dans chaque centre suffiraient à gérer les saisies d’insectes et de reptiles et éviteraient aussi les lâchers intempestifs dans la nature de reptiles dont les propriétaires sont dépassés. A cela pourrait, pourquoi pas, se greffer dans chaque structure de placement, un centre de soins pour la faune sauvage (qui manque aussi cruellement en France).
Pour ce qui est du financement, il pourra sans doute être aidé par la vente de certains spécimens exceptionnels à des parcs animaliers (ou au moins par la prise en charge des soins vétérinaires). Les visites pourraient éventuellement apporter des financements et les condamnations lorsqu’elles aboutissent (au civil notamment par le paiement des frais de garde qui pour le coup seront dissuasifs...). Des financements publics et des dons resteront certainement nécessaires pour faire fonctionner la structure.
Malheureusement, sans de telles structures, nous pourrons mettre toutes les lois les plus répressives possibles pour protéger la biodiversité, cela ne servira strictement à rien si ces structures de placement ne sont pas mises en place en France. Souhaitons que cela fasse partie des décisions qui émergeront du Grenelle de l’environnement.
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