De l’Allemagne en l’an 2010
Je m’étais ici même déjà épanché voici un peu plus d’un an sur l’état de la relation du couple franco-allemand, et n’avais pas manqué en filigrane de regretter l’inquiétante méconnaissance par les élites et le peuple Français de leur principal partenaire commercial.
Il m’est paru opportun au sortir de la récente crise financière ayant exacerbé les relations entre l’Allemagne et ses partenaires Européens de laisser la parole à un expert afin de recadrer autant que faire se peut la perception d’un pays méritant bien mieux que des fantasmes surannés ou des vociférations hypocrites. Sébastien Vannier s’est prêté avec bonne volonté à l’entretien présent, et je vous invite chaleureusement à en prendre connaissance tant les réponses ont le mérite de proposer un autre angle de vue de la situation, sans omettre son coup d’oeil prospectif.

Sébastien, vous serait-il possible de vous présenter aux lecteurs d’Agoravox ?
Je suis journaliste à Berlin, principalement en tant que correspondant du quotidien Ouest-France. Entre autres contributions, je tiens également le blog Electorallemand sur l’actualité allemande sur L’Express.fr et travaille régulièrement pour le magazine Paris-Berlin. Originaire d’Alençon en Normandie, je suis arrivé à Berlin en 2007 à la fin de mes études de sciences politiques à Rennes, Eichstätt (Bavière) et Strasbourg. Domaines privilégiés : politique mais aussi sport et environnement.
Depuis la crise Grecque, l’on évoque désormais avec insistance dans les cercles politiques relayés par les médias Français les vertus du modèle de gestion Allemand. Selon vous, quels seraient ses qualités mais aussi ses limites ? Le capitalisme rhénan a-t-il véritablement disparu sous l’ère Schröder comme on a pu le lire lors des réformes Hartz ?
Une des caractéristiques de l’Allemagne avant la crise était de tenter de rester strict sur le déficit et de la dette. Sans la crise, il n’est pas à exclure que l’Allemagne aurait pu réussir à atteindre ses objectifs ambitieux. Il y avait et il y a peut-être encore le sentiment d’être le bon élève en matière économique et du coup une certaine incompréhension au moment où Angela Merkel et l’Allemagne ont été montrées du doigt lors de la crise grecque.
Car ces résultats avaient été obtenus au prix de sacrifices considérables. En misant principalement sur ses exportations, l’Allemagne délaisse quelque peu sa demande intérieure, ce qui a d’ailleurs été souligné – même si ce n’est pas bien passé en Allemagne - par Christine Lagarde. Les syndicats réputés si forts en Allemagne et partie prenante du processus de décision dans le modèle du capitalisme rhénan perdent de plus en plus de terrain, ont dû faire des concessions considérables sur les salaires et le marché de l’emploi se paupérise donc. Le pourcentage des temps partiels, des mi-temps, des emplois aidés, etc. explose. Les réformes Hartz, et notamment la plus connue, Hartz IV, décidées sous le gouvernement Schröder, ont rendu ce problème plus visible. L’Allemagne ne peut plus nier qu’une grande partie de sa population se retrouve dans des conditions financières et sociales insupportables. Politiquement, cela s’est traduit par un rejet des partis politiques en général, et des grands partis en particulier. La montée de Die Linke qui se veut le nouveau porte-parole des travailleurs à la place du SPD est également liée à ce phénomène.
Peut-on de nos jours parler d’Allemagne décomplexée ? Si oui, à partir de quand pensez-vous que l’on puisse dater ce changement ? Et au fond, n’était-il pas logique que la chute du mur de Berlin entraîne un repositionnement politique de l’Allemagne au sein de l’Europe ?
Je dirais une Allemagne moins complexée. Décomplexée me semblerait trop catégorique car de moins de vue très personnel, je sens encore quelquefois quelques incertitudes quant à la définition du lien au pays. Cette évolution est évidemment le fruit de plusieurs éléments. Le premier est une évolution démographique naturelle. 65 ans après la fin de la guerre, les personnes ayant vécu cette tragédie de manière active commencent à se faire rares. La quasi-totalité des dirigeants politiques sont nés après 1945. Les moins de 20 ans n’ont jamais vu le Mur de Berlin. Et aujourd’hui, près de 20% de la population allemande a des origines immigrées. Donc, si le sentiment de culpabilité est toujours un thème actuel, il est normal et naturel qu’il s’estompe avec le temps et le brassage des populations.
La chute du Mur que vous évoquez est également un facteur intéressant. La presse internationale est, à raison, revenu longuement sur cet épisode l’année dernière et cela a été l’occasion de voir à quel point l’Allemagne avait évolué en vingt ans. Le Mur et la séparation des deux Allemagne étaient des conséquences directes et extrêmement présentes de la Seconde Guerre mondiale. La chute du Mur et la réunification ont soulagé le pays d’un poids immense : enfin une stabilité politique retrouvée et la possibilité de se concentrer sur autre chose.
Autre chose, c’est – troisième élément – l’Union Européenne. Si l’Allemagne a toujours été une pierre angulaire de l’Union Européenne, sa réunification a encore plus renforcé son poids. Deux ans après le 3 octobre 1990, c’est d’ailleurs le traité de Maastricht. Comme l’UE s’est d’abord construite économiquement et que c’est précisément le domaine où l’Allemagne domine, celle-ci a tenu à avoir son mot à dire au sein de l’UE. Donc, grâce notamment à son poids économique, elle a pu, peu à peu, se réaffirmer politiquement.
Enfin, de manière mois politique et peut-être plus psychologique, l’épisode de la Coupe du monde de football en 2006 a également joué un rôle non négligeable pour l’image de l’Allemagne à l’intérieur et vers l’extérieur. Pour l’avoir vécu de l’intérieur, je ne peux que confirmer l’état d’esprit joyeux et convivial avec lequel les Allemands ont accueilli leurs hôtes du monde entier lors de l’été 2006. Etant donnée l’importance médiatique d’une Coupe du monde de football, le succès en terme d’images n’est pas à négliger et a permis de vaincre une partie des clichés redondants sur l’identité allemande. Maintenant, je dois bien avouer que voir refleurir à chaque grande compétition les milliers de petits drapeaux allemands pendant près de deux mois à chaque balcon alors que les matches se jouent à des milliers de kilomètres me laisse un peu perplexe.
La démission récente du Président Horst Köhler a surpris un grand nombre de personnes, y compris dans la sphère politique : selon vous à quoi était réellement due cette décision très tranchée ?
Je dois bien avouer que cette démission m’a également pris au dépourvu. Il y avait certes à ce moment-là une polémique naissante sur ses propos concernant l’engagement des troupes allemandes en Afghanistan, mais en soi rien d’extraordinaire ou d’inhabituel. Ce n’était pas le premier débat, ni sur des propos du chef de l’Etat ni sur l’Afghanistan. Et même si ses pouvoirs politiques sont très limités, le fait qu’il soit critiqué ou que certaines personnalités politiques appellent à sa démission, fait partie du jeu politique habituel. Donc, je suis d’avis, comme beaucoup, qu’il s’agissait là d’un prétexte qui cache d’autres raisons. Lesquelles, cela reste à déterminer. A posteriori, on peut relire les articles qui faisaient état d’une mauvaise ambiance au sein du bureau présidentiel. Ou l’inclure dans une vague de ras-le-bol parmi les grands barons de la CDU. Avec un peu de patience, je vois bien Horst Köhler écrire ses mémoires et nous livrer alors en exclusivité quelques indices sur ce départ pour le moins étonnant.
L’Allemagne est très méconnue par les Français en général, selon vous quelles pourraient être les mesures à adopter pour résorber cette méconnaissance vis à vis de notre premier partenaire commercial ?
Quand cette question ressurgit, me revient toujours en tête l’image de mes cours d’allemand au collège et au lycée où nous n’étions qu’une petite dizaine en classe face à l’immense majorité des anglais LV1. Améliorer l’image de l’Allemagne passe, je pense, par l’éducation non seulement de la langue mais aussi de la culture du pays voisin, à côté de l’anglais évidemment indispensable. Pour cela, rien de mieux que les échanges et les voyages scolaires. C’est toujours un défi pour mettre un tel projet en place pour les profs mais je suis persuadé que c’est ce qui porte ses fruits. Soutenir donc l’apprentissage des langues et de la culture, et également les échanges des jeunes et des étudiants est certainement la meilleure solution à moyen terme pour résoudre cette méconnaissance.
Et comment les Allemands eux-mêmes perçoivent-ils les Français, cette question d’appréciation de l’étranger les obsédant régulièrement ?
J’ai été moi-même très surpris en arrivant en Allemagne de l’image très positive que possédaient en général les Français. Dans les stéréotypes (on peut discuter plus longuement à quel point ils sont vrais ou pas), la France est associée – en vrac - à la bonne cuisine, aux vacances, au parfum, aux histoires d’amour, à Paris et à Amélie Poulain. Bref, beaucoup plus positif que si on reprend les clichés sur l’Allemagne. Passé ce premier niveau de comparaison interculturelle non négligeable, l’Allemagne s’intéresse beaucoup à ce qui se passe en France. Preuve en est le nombre de correspondants allemands en France qui dépasse de très loin (malheureusement) le nombre de leurs collègues français en Allemagne. Et, en connaisseur, la presse allemande ne manque donc pas régulièrement de critiquer certaines positions françaises.
Un dernier mot à ajouter sur Berlin peut-être ?
La chanson « Schwarz zu Blau » de l’un de mes chanteurs préférés, Peter Fox, illustre pour moi assez bien la fascination qu’exerce la ville de Berlin. Dans cette ode à la capitale allemande, il la décrit comme « hideuse », « dégueulasse » mais aussi « magnifiquement horrible » et déclare finalement « Je sais que, que je le veuille ou non, j’ai besoin de toi pour respirer ».
Ceux qui connaissent bien la ville comprennent parfaitement ce sentiment. Comme beaucoup, je suis fasciné par Berlin. C’est un livre d’Histoire ouvert et qui s’écrit sous vos yeux. Avec ses grandes pages et ses heures sombres et tous ces petits détails qui s’écrivent au fur et à mesure. Chaque hiver, je me demande pourquoi je reste ici et finalement, le printemps venu, je me laisse convaincre de rester une année de plus. Suivre la vie politique, culturelle et même sportive à Berlin est un régal en tant que citoyen et a fortiori en tant que journaliste.
Cette fascination pour Berlin a désormais atteint toute l’Europe au vu des flots de touristes dans la capitale allemande qui veulent sentir pour un week-end le flair berlinois. C’est une nouvelle à double tranchant pour les Berlinois. D’un côté, cela fait marcher l’économie locale avec près de 250 000 emplois (et les emplois, ça ne court pas les rues à Berlin) dans le secteur du tourisme. De l’autre, des lieux qui étaient encore assez sauvages il y a quelques années (le Tacheles de la Oranienburger Straße ou le Mauerpark à Prenzlauer Berg, pour ne citer qu’eux) sont maintenant sur tous les Lonely Planet et Guide du Routard. Les loyers et le niveau de vie suivent cette pente ascendante. Mais cela fait partie du caractère berlinois de râler sur les touristes tout en les accueillant à bras ouverts.
Enfin, de la même manière que Paris n’est pas la France, Berlin n’est pas l’Allemagne. Je ne peux que me réjouir du succès actuel de Berlin mais je ne peux également que conseiller de découvrir d’autres coins de l’Allemagne (Hambourg, Bavière, Dresde, etc) indispensables pour comprendre la diversité et la complexité de l’Allemagne.
Crédit Photo : Fahrig
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