Corée du Nord : reprise des négociations à six ?
La menace d’un nouvel essai a plané au-dessus de la rencontre entre Ban Ki-moon et Codoleeza Rice jeudi dernier à Séoul. Est-ce le risque que représente cette menace pour la diplomatie américaine, ou la parfaite maîtrise du dossier par son interlocuteur qui a amené la secrétaire d’Etat à plus de réalisme ? En déclarant « ouverte » la voie de la reprise des négociations à six, elle répond aux demandes pressantes de la Chine, de la Russie... et de la Corée du Nord.
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Après que le monde entier s’est empressé d’applaudir l’exemplaire sévérité du Conseil de sécurité, revenons à la réalité : Kim Jong Il n’a rien à perdre dans des sanctions internationales qu’il savait inévitables. Isolée diplomatiquement, son économie exsangue vouée au seul entretien de sa puissance militaire à laquelle elle consacre 25 % de ses ressources, son peuple affamé par une succession de sécheresses, frappée d’embargos et de gels dans ses transactions internationales, la Corée du Nord estime qu’aucune forme de coercition ne peut aggraver sa situation.
Dédramatiser la menace
Les déclarations de l’ambassadeur de Pyongyang auprès de l’ONU, qui considère les sanctions comme un acte de guerre, ne sont compréhensibles que dans le cadre de la propagande intérieure. Cette rhétorique a déjà été utilisée en 1993 lors du retrait de la Corée du Nord du Traité de non-prolifération nucléaire. Il serait stérile de lui accorder le moindre crédit. Kim Jong Il sait fort bien ne pas pouvoir compter sur l’aide de ses alliés traditionnels, chinois et russes, dans une attaque délibérée contre le Sud, contre lequel, seul, il n’a aucune chance. Il ne peut néanmoins pas manquer une occasion de rassurer son peuple sur ses capacités à contenir la menace américaine, la dynastie Kim ayant forgé son hagiographie sur sa capacité de résistance envers l’ennemi. Chun Yung-woo, négociateur sud-coréen sur le nucléaire, a minimisé cette déclaration en disant qu’elle illustrait "la rhétorique qu’ils ont l’habitude d’employer".
Réaliser une arme nucléaire est à la porté d’une grosse PME en mécanique de précision disposant d’une solide équipe d’ingénieurs spécialisés dans l’énergie atomique et dans les explosifs, dès lors qu’elle dispose de la charge de plutonium, cas de la bombe coréenne. La miniaturiser afin de la rendre opérationnelle dans l’ogive d’une fusée ou d’un missile relève d’une tout autre performance, tant sur le plan du dopage de la charge que dans la conception de l’engin. On passe du chasseur de la Seconde Guerre mondiale au chasseur moderne. Rien ne prouve que la Corée du Nord possède ou maîtrise actuellement l’ensemble des technologies qui lui permettent d’y parvenir. L’échec récent du lancement du missile à longue portée et la contre-performance vraisemblable de son premier tir nucléaire abondent en ce sens.
Pour le moment, la bombe nord-coréenne ne menace personne. Sans ôter en rien la dangerosité de l’engin qui a explosé le 9 octobre - placé dans un conteneur, il est capable de dégâts effroyables - les diplomates, chinois et russes principalement, enjoignent à revenir au présent et à s’affranchir de spéculations hasardeuses si l’on veut sortir de l’impasse.
Les Etats-Unis ne pouvaient poursuivre seuls la voie de la dramatisation de la menace.
Les Etats-Unis torpillent le dialogue
Les rapports que les Etats-Unis entretiennent avec la Corée du Nord expliquent largement l’exaspération du régime de Pyongyang. Le développement du programme nucléaire nord-coréen trouve son origine dans la volonté de Kim Il Song de répondre, dès les années 1980, à la présence d’armes atomiques américaines en Corée du Sud. Dans le cadre du Traité de non-prolifération, il a usé de son droit d’autodéfense en relation avec cette menace. L’activité du complexe de Yongbyon - qui abrite un réacteur à graphite - a provoqué l’inquiétude de Georges Bush père, qui entama des négociations avec Pyongyang. Le président américain a retiré ses armes de la péninsule en échange de l’arrêt du développement du programme nucléaire. Arrivé au pouvoir, Bill Clinton a complètement ignoré ce nain économique et a rompu les négociations en cours. Pyongyang a pris prétexte de cette rupture pour rompre le TNP et reprendre son programme. Clinton a sérieusement envisagé d’entrer en guerre pour l’interrompre. Dissuadé par son état-major, il envoya l’ancien président Jimmy Carter négocier directement avec Kim Il Sung. L’accord signé, connu sous le nom d’Accord cadre, comprenait un engagement de Pyongyang à cesser tout programme militaire en échange de la normalisation des rapports entre les deux Etats et de la construction de deux centrales électriques à eau légère qui devaient être achevées en 2003. L’AIEA posa des scellées sur le réacteur de Yongbyon et s’assura du stockage de 8000 barres de combustible irradié susceptibles de fournir le plutonium de cinq à six bombes atomiques. La poursuite des négociations amena l’administration Clinton à proposer une aide économique en échange du rachat des missiles nord-coréens existants. La Corée du Nord s’est lancée dans l’enrichissement de l’uranium, dont elle possède d’importantes ressources. De quoi alimenter ses centrales...
Dans le même temps, la CIA fermait les yeux sur le réseau pakistanais d’Abdul Qadeer Khan qui procurait aux Nord-Coréens les moyens de réaliser une bombe au plutonium.
L’équipe de GW Bush s’empressa, sitôt parvenue au pouvoir, de cesser toute négociation, rompant ainsi les termes de l’Accord cadre. Les missiles sont restés dans les silos nord-coréens et les centrales prévues n’ont pas dépassé le stade des fondations. Après quatre mois de silence, l’équipe Bush proposa à Pyongyang de reprendre les négociations sans aucun préalable, c’est-à-dire en faisant table rase de tous les accords passés. On a fait la guerre pour moins que cela. Pour faire bon poids, Bush a rangé la Corée du Nord dans les pays de l’axe du mal. Enfin, en octobre 2002, lors d’un voyage à Pyongyang, James Kelly, sous-secrétaire d’Etat pour les affaires du Pacifique et de l’Asie orientale, feint de découvrir le programme d’enrichissement d’uranium, qu’il présente comme une preuve indubitable de la volonté des Nord-Coréens de développer l’arme nucléaire. La bombe coréenne, utilisant le plutonium, nous renvoie au problème iranien.
Reprise des négociations
Le programme nucléaire nord-coréen a repris à chaque fois que les Etats-Unis ont rompu leur dialogue avec Pyongyang, avec pour effet la reprise d’un processus de discussions dont la Corée attend avant tout une aide économique.
En 2003, sous les pression de la Chine, les pourparlers ont repris dans le cadre des négociations à six : les deux Corée, la Russie, le Japon et les Etats-Unis. Encore une fois, ces réunions auraient pu aboutir, sans la poursuite de l’embargo américain et la saisie récente d’avoirs nords-coréens à l’étranger.
Ces négociations vont reprendre entre une Corée du Nord, qui n’a rien obtenu de tangible des Etats-Unis depuis trente ans, sinon une aggravation de ses conditions économiques, et une administration américaine qui ne semble agir que pour maintenir une situation conflictuelle aux portes de la Chine.
Dans ce contexte, nous pouvons considérer qu’en réalisant leur essais à plusieurs centaines de mètres sous terre, les Nord-Coréens font de leur bombe un usage beaucoup plus raisonnable que celui que promet l’administration Bush à ses adversaires.
La Chine comme la Russie redoutent que l’expérience aventureuse des Nords-Coréens ne provoque une prolifération nucléaire dans la région, voire, à plus long terme, ne justifie une intervention américaine. Ils ont multiplié leurs émissaires à Pyongyang afin de résoudre la crise. Un envoyé spécial a rencontré Poutine dès samedi afin d’évoquer le problème nord-coréen. Une rencontre entre président chinois Hu Jintao et Vladimir Poutine devrait avoir lieu au Vietnam en novembre lors du futur sommet de l’Association de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) avec le problème nord-coréen à l’ordre du jour.
En l’absence d’une volonté des différents acteurs de cette négociation d’apporter une aide économique substantielle à la Corée du Nord et de contribuer concrètement au rapprochement des deux Etats de la péninsule, le risque nucléaire dans la région basculera dans une bien inquiétante réalité, dont la diplomatie américaine devra supporter la responsabilité.
Renaud Delaporte
Références :
http://www.french.xinhuanet.com/french/index.htm
http://www.afri-ct.org/article.php3?id_article=122
http://www.wsws.org/francais/News/2006/octobre06/111006_nucleaire.shtml
http://www.monde-diplomatique.fr/2003/02/CUMINGS/9950
http://fr.rian.ru/russia/20061014/54813405.html
http://fr.rian.ru/world/20061019/54946414.html
http://www.korea-is-one.org/article.php3?id_article=2474
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