Côte d’Ivoire : sous couvert de « réconciliation nationale », les divisions politiques demeurent
A un an de la future élection présidentielle ivoirienne, deux anciens chefs d'État, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, mettent en scène leur rapprochement afin d'empêcher leur successeur, Alassane Ouattara – ou son dauphin –, de briguer un troisième mandat. Une alliance de circonstance, qui dissimule à grand peine leur absence de programme et leurs propres dissensions internes.
L'union fait-elle nécessairement la force ? Samedi 14 septembre, les partisans du Front populaire ivoirien (FPI) et ceux du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), les deux principales formations politiques opposées au président Alassane Ouattara, ont tenu meeting commun, à Abidjan, où ils ont réuni plusieurs milliers de supporters. Une première depuis la fin de la crise post-électorale de 2010-2011, qui fait suite à la rencontre, à huis clos, organisée le 29 juillet dernier à Bruxelles, des leaders des deux principaux partis d'opposition : Laurent Gbagbo (FPI) et Henri Konan Bédié (PDCI). Un rapprochement symbolique donc – « historique » même, selon les ténors des deux partis –, duquel étaient pourtant absents les deux principaux intéressés. Une nouvelle coalition qui s'inscrit dans un contexte politique évident, à un an de la future élection présidentielle.
Un seul programme : « tout sauf Ouattara »
Cette alliance de circonstance, pour ne pas dire improbable, entre deux hommes et formations que tout oppose, a tous les traits, selon Jeune Afrique, d'un front « tout sauf Ouattara ». Rappelant que « l'houphouëtiste Henri Konan Bédié et le socialiste Laurent Gbagbo étaient adversaires depuis 40 ans » et n'ont « pas grand chose en commun » au-delà d'avoir été eux-mêmes présidents et de s'opposer aujourd'hui à leur successeur. Le site Internet note qu'« aucun élément de programme » n'a été dévoilé lors du meeting d'Abidjan. On ignore également quelles suites concrètes pourraient être données à cette « réconciliation » aussi soigneusement mise en scène qu'imprécise sur ses objectifs et, notamment, si les dirigeants du FPI et du PDCI envisagent une candidature commune.
Ce dernier cas de figure semble en effet peu vraisemblable, tant ceux qui se présentent aujourd'hui volontiers comme des « frères » cultivent de mutuelle animosité. Laurent Gbagbo, le vieux routier de la politique ivoirienne, n'a jamais fait mystère du peu d'estime qu'il accorde à celui qui n'a fait, selon lui, qu'hériter du pouvoir légué par Félix Houphouët-Boigny, le père de l'indépendance. Quant à Henri Konan Bédié, il estimait lorsque Gbagbo était en poste que celui-ci se montrait « indigne » de la fonction présidentielle. Autant de rancœurs recuites qui font dire au camp du président Ouattara que cette nouvelle alliance ne porte aucun « projet politique » et se contente d'« artificiellement créer un sentiment de crise pour justifier une probable absence à une élection où ils se savent battus », rapporte Le Monde.
Quand le concept d'ivoirité ressurgit et fragilise la réconciliation nationale
Si le rapprochement Gbagbo-Bédié est présenté par leurs soutiens respectifs sous l'aune de la réconciliation nationale, sa traduction en actes pourrait bien se heurter à un obstacle supplémentaire. Et non des moindres : le concept, aussi sanglant que controversé, d’« ivoirité ». Une notion imaginée à la fin des années 1990 par Henri Konan Bédié et, comme le rappelle encore une fois Jeune Afrique, développée par des intellectuels proches de l'ancien président en ces termes : « l'individu qui revendique son ivoirité est supposé avoir pour pays la Côte d'Ivoire (et) être né de parents ivoiriens appartenant à l'une des ethnies autochtones » du pays. Une logique d'exclusion, ouvertement xénophobe, qui servira au pouvoir de l'époque à opposer « Ivoiriens de souche » et « Ivoiriens de circonstance ».
Et, incidemment, à exclure de l'élection présidentielle de 1995 le candidat Alassane Ouattara, « suspecté » d'origines étrangères. Sa quête de « sang pur » n'a pourtant pas empêché Bédié de changer subitement de braquet en 2010, soutenant ouvertement Ouattara pour mieux faire tomber le président sortant, un certain... Laurent Gbagbo. Opportuniste quand il le faut, Henri Konan Bédié a-t-il pour autant renoncé au fumeux concept d'ivoirité ? Il n'en est rien, si l'on en croit la révélation, courant juin, d'une conversation filmée entre l'ancien président et quelques-uns de ses militants, au cours de laquelle Bédié aurait tenu des propos « d'une extrême gravité, appelant à la haine de l'étranger ».
Un contexte favorable à Henri Konan Bédié
En dépit de ses nombreux handicaps – à commencer par son âge, 85 ans – et revirements d'alliance passés et présents, « l'option » Henri Konan Bédié conserve une certaine crédibilité au sein de l'attelage qu'il forme avec Laurent Gbagbo. Et ce, principalement, en raison d'un contexte politique particulièrement défavorable à ce dernier : en effet, l'ancien président déchu doit faire face à une fronde interne au FPI, où sa légitimité est remise en cause par l'actuel président du parti, Affi N'Guessan, qui refuse de reconnaître le leadership de Gbagbo sur le parti que ce dernier a fondé. Et pour cause : résidant à Bruxelles, où il est placé sous contrôle judiciaire, l'ancien président ivoirien ne peut quitter la capitale belge sans l'autorisation de la Cour pénale internationale (CPI), qui l'a acquitté le 15 janvier dernier des accusations de crimes contre l'humanité qui pesaient contre lui à la suite des violences commises pendant la crise post-électorale. La procureure de la CPI ayant fait appel de cette décision, pour le moins inattendue, la position de Laurent Gbagbo demeure donc instable. Au plus grand bénéfice de son meilleur-ancien-ennemi : Henri Konan Bédié.
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