Europe de l’Est-Caucase : veillée d’armes (I)
Un bal de sorcières. Voici ce qu'est devenue aujourd'hui l'Ukraine, jouet de forces maléfiques qui se déchaînent sur elle et que rien ne semble pouvoir arrêter. Symboliquement, le pays de Kiev semble être la proie de Tchernobog (« Chorni-bok »), le démon malfaisant de la nuit sur le Mont Chauve de Moussorski. Certes, à la fin, celui-ci est défait par l'aube qui, comme chacun sait, dissipe les spectres. Mais pour l'instant l'Ukraine s'enfonce irrémédiablement dans la nuit noire et Tchernobog en est le maître(1)
(1) Pour des raisons d'indétermination sur le passage dans le domaine public ou non de la version de 1940 de Fantasia (1940 + 70 = 2010 ? ) le passage en question peut être vu sur Youtube.
I : Ukraine : la trève fragile
Au Donbass les accords de « paix » Minsk 2 ne seront qu'une seconde trêve. On laisse à d'autres le soin de raconter au jour le jour cette drôle de trève. A la côte 263 de 1915 prise et reprise au prix d'une « héroïque défense », on peut faire correspondre la côte 175 de Krimskoe sur la Siverski Donets, concentrations de troupes du côté ukrainien, préparation d'artillerie, attaque, contre-attaque : du déjà-vu. La différence avec 1914 est qu'à cette époque la France bourgeoise est assise sur son or, créditrice et peut emprunter. Elle peut financer une guerre qu'elle a largement provoquée même si c'est pour en sortir ruinée.
L'Ukraine est un pays qui commence une guerre déjà ruinée. C'est aussi un pays beaucoup moins cimenté que la France de 1914. Ces deux facteurs risquent de la faire imploser si les défaites continuent. Chute de moitié du cours de la monnaie, chute du PIB, hausse du chômage, investissements à l'arrêt. L'Ukraine sub-carpathique peuplée de Rusyn et de Hongrois ne se sent pas concernée par la mobilisation. Les régions de Kharkov et de Sumy qui jouxtent la frontière russe déclarent la Slovorzanshina comme il y a eu la Novorossia. Les habitants de Tcernivci se disent roumains. Seulement 25 % des appelés du contingent se présentent d'eux-mêmes aux bureaux militaires. Il faut aller chercher les autres de force avant qu'ils ne prennent la fuite (en Russie notamment).
Le président Porochenko est accueilli à Odessa aux cris de « le fascisme ne passsera pas » ou « assassin ». La population de Mariopol construit des baricades que les blindés ukrainiens doivent passer en force. Les soldats ukrainiens sont contraints de tirer, principalement en l'air, mais avec quelques bavures sanglantes.
A ceci s'ajoute une économie durement touchée par les sanctions contre la Russie. Même les industries d’armement ukrainiennes manquent de pièces détachées russes. On en est plus au point de savoir si grâce à l'UE le lait sera un peu moins cher ou si le panier de la ménagère sera plus rempli. Il n'y a plus de panier et bientôt plus de ménagère. Ce qui attend l’Ukraine c’est l’émigration.
Concernant la paix, il ne faut pas s'attendre à un miracle en Ukraine. C'est probablement trop tard.
- L'Ukraine de Kiev ne change pas d'approche. Les dispositions de l'accord de Minsk 2 prévoyant l'autonomie des régions sécessionnistes ne sont pas appliquées. Le cessez le feu est rompu presque quotidiennement et le régime de Kiev devient erratique. Il y a reconstitution des forces à l’arrière probablement pour préparer un 3ème round contre le Donbass ou pour donner un os à ronger à l'armée. Dans le même temps on prépare l'abandon de Mariopol en minant ce qui peut l'être et en démontant ce qui peut être remonté dans la région de Lviv. Pour reconstituer les forces, le régime compte sur les États-Unis et cherche des armes un peu partout.
- De l'autre côté, les forces sécessionnistes ukrainiennes anti-fascistes de langue russe (elles se définissent comme ça) n'ont pas militairement la capacité de prendre Kiev et à fortiori L'viv (l'Ukraine est un pays plus grand que la France). S'ils prennent Kharkov ou Mariopol ce sera déjà une grande victoire pour eux. Sans aviation, elles ne peuvent compter que sur l'équivalent de la résistance appelés là-bas partisans pour faire sauter les voies d'acheminement des renforts à l'arrière et pour obtenir des renseignements. C'est peu en 2015. La guerre de 2015 n'est pas celle de 1915. Pour l’instant le fait est que ce sont les drones ukrainiens qui survolent et repèrent les positions des « séparatistes" ou « terroristes". La défense n'est pas l'attaque. L'Ukraine ne sera pas réunifiée rapidement par victoire des antifascistes. C'est le scénario de la partition qui est probable. Par contre les gouvernements de fait des deux républiques de l'Est de l'Ukraine sont en train de reconstruire ce qui a été détruit et mettre en place un plan économique de nationalisation ou de confiscation des banques, de nationalisation du charbon (la matière première principale avec l'agriculture), de l'électricité, le versement forcé des pensions de retraites par les banques réquisitionnées, un plan d'infrastructures, d'exportations de machines-outils et une réforme monétaire (Rouble et Hrivnia). C'est en ceci qu'elles posent une menace au 'système impérial hyperlibéral ». Ces « démocraties populaires » ressemblement plus à la France de 1945 qu'à l'URSS. Elles ne remettent pas en cause le principe de la liberté d'entreprendre mais nationalisent les activités stratégiques ou dont dépend l'indépendance nationale. Ce principe est encore très fort au niveau mondial dans le secteur de l'énergie par exemple (50 % du pétrole mondial dépend de sociétés exclusivement étatique). L'innovation au Donbass tient au secteur bancaire public. Dégagé de toutes les multiples entraves FMI, Banque Mondiale, OMC, UE, traité transatlantique et capable de se financer sans verser des intérêts aux banques internationales, on verra naturellement si la doxa néolibérale fait le bonheur des peuples. Le Donbass expérience grandeur nature. Prendre un pays, le couper en deux, faire venir le FMI et l'ultra-capitalisme dans une moitié, un système d'inspiration régalien dirigiste de l'autre, laisser mijoter 5 ans environ et voir le résultat final en terme d'indice de développement humain : quoi de plus terrible pour l'Ouest si ça marche. Quelle catastrophe si ces « terroristes » parviennent à mettre en place ce qu'ils ont promis : santé pour tous, éducation pour tous, énergie pour tous etc … Dans l'appel suivant, Dans cette appel, Alexei Mozgovoi appelle les ukrainiens à se libérer du joug des fascistes de Kiev et de construire avec eux, entre slaves et orthodoxes un pays de justice et d'égalité, libéré des oligarques et de l'accaparement des ressources vitales par quelques uns.On a pulvérisé des pays pour moins que ça (Libye 2009). En gros, l'Empire pulvérise ou fait disparaître du paysage tout ce qui n'est pas lui afin de pouvoir vendre son rêve hollywoodien et publicitaire en le faisant prendre pour la réalité (le « rêve » américain). On se permet de revenir sur le cas de la Biélorussie (Belarus), dirigé par le « dernier dictateur d'Europe » (Poutine qualifié de « tyran d'un autre âge » par le chancelier de l'Echiquier britanique Philip Hammond semble faire la paire). Pays qui n'a pas connu l'ère Eltsine de liquidation, démembrement privatisation au dizième de leur valeur des biens appartenant à la collectivité. Si comme votre serviteur on va au Belarus et on constate, un peu surpris, que la réalité ne correspond pas du tout à l'image « Tintin aux pays des Soviets » qu' en donnent les journaux de propagande, il y aura toujours la possibilité de traiter le témoin de menteur, de fou ou de propagandiste. L'expérience économique à venir de la Novorossia aura donc un intérêt de portée mondiale et il faudra que plusieurs en rendrent compte régulièrement : le système économique actuel devient littéralement insoutenable dans son sens anglais comme français. Devoir vendre un organe aux 0,01 % pour payer une opération de l'appendicite va devenir pratique courante si rien n'est fait. 5 milliard de personnes n'ont pas accès à la chirurgie, 93 % en afrique sub-saharienne. Les républiques de l'Est de l'Ukraine sont négligeables en terme économique mais si elles parviennent à mettre leur programme en œuvre, elle seront un exemple pour une bonne partie du monde qui commence à en avoir plus qu'assez de la marchandisation de la vie, de l'eau, de l'air (via taxe carbone), des produits de premières nécessité, de ces atteintes permanentes à la dignité humaine et cette violence extrème faite par un système qui tend naturellement vers la paupérisation puis la misère du plus grand nombre. Si au bout de 5 ans une partie de l'Ukraine doit émigrer, s'engager comme mercenaire, faire les poubelles ou se prostituer tandis que l'autre possèdera, sans atteinte majeure à la liberté individuelle(2), le socle incompressible nécessaire à la dignité humaine et à l'épanouissement des facultés et talents donnés à la naissance, l'affaire sera entendue. (2) Liberté individuelle entendue naturellement comme respect de la liberté des autres et du bien commun. La Liberté FEMEN, de l'agent provocateur stipendié par la CIA, ou de détruire ou souiller (euphémisme d'”incivilité” en France) ne rentre pas dans la définition de la liberté individuelle.
- Le renversement du pouvoir fasciste de Kiev par la population ukrainienne ne s'est pas produit. C'est un fait. On constate des manifestations parfois massives comme à Mariopol, Odessa, Kiev, une grogne de plus en plus palpable à cause de l’augmentation des prix. De révolution pas. Quand une dictature a eu le temps de s’installer, il est rare qu’elle laisse la place sans tirer dans le tas, et l’expertise de la CIA concernant les « disparitions », « accidents », prisons secrètes n’est plus à démontrer. Il faut souvent une guerre étrangère perdue pour que le peuple soit débarassé de la dictature qu’il avait laissé installer : Napoléon (1914 -1815), Napoléon III (1870), Hitler (1945), le régime des généraux en Argentine (1982). Dans le cas de l’Ukraine, on s’achemine vers un scénario de type Vietnam avec partition du pays, instructeurs militaires américains, mercenaires, régime policier, deux pays deux systèmes. On espère naturellement que la guerre sera soit d'escarmouches soit de basse intensité et que surtout on ne mette pas la France dans ce bourbier.
- Il n'est naturellement pas question pour la Russie d'envoyer ses troupes en Ukraine. La politique russe clarifiée par les accords de Minsk 2 est de laisser les Ukrainiens régler leurs affaires entre eux avec deux lignes rouges strictes : pas d’Ukraine dans l’OTAN et pas de scénario « Gaza » ou d’épuration éthnique en Novorossia. Le charbon du Donbass n’est pas un intérêt stratégique pour la Russie.
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Tout ceci prend la voie d'un nième conflit gelé dans cette région : on passe de 4 à 6 : 1 Transnistrie, 2 : Crimée, 3 Abkhazie, 4 : Ossétie du Sud, 5 : Haut-Kharabakh. Le n°6 est naturellement l’Ukaine de l’Est-Donbass-Novorossia. Tous ces territoires ont voté soit leur indépendance protégée par la Russie, soit leur indépendance-rattachement à la Russie . Si on ajoute au bord de la Baltique l’enclave de Kaliningrad dépendante du (mauvais) vouloir lituannien pour son transit - situation similaire à la Prusse Orientale avant 1939 (le fameux corridor de Dantzig (3), on se dit que ça commence à faire beaucoup. Ces territoires sont litigieux car reconnus par un très petit nombre de pays. La réunification de la Crimée à la Russie est considérée comme une annexion par l’Ukraine et les pays de l’Ouest, la Géorgie ne reconnaît pas l’indépendance de ses deux ex-républiques autonomes d’avant 2008, la Moldavie ne reconnaît pas le sécession de la Transnistrie. Quant au Haut-Kharabakh il n’est reconnu que par les républiques 1,3,4 et de facto par l’Arménie. Comme l’Arménie est un allié privilégié de la Russie depuis Pierre le Grand (avec une grande base militaire au sud), on peut avancer sans trop d'excès l’expression de « champ de mines du Caucase".
La question est posée de savoir si les euro-élites, après avoir fait sortir Tchernobog de sa boite pourront empêcher qu'il entraîne le monde européen tout entier dans son vortex macabre.
On peut reconnaître qu'on s'est trompé. On peu aussi s'enferrer dans son erreur première, créer une narrative et un mythe pour diaboliser la Russie et c'est malheureusement ce à quoi on assiste.
Pour ne pas fatiguer l'honorable lecteur d'Agoravox et ne pas dépasser les 3000 mots / jour les chapitres II à V seront présentés jour après jour.
Demain : Le bras de fer OTAN-Russie
(3) : La guerre de 1939 a commencé à propos de droits de transit payables en or par l’Allemagne et par le refus intransigeant du gouvernement polonais d’alors de les renégocier). A la guerre des nerfs a succédé le langage des armes (Waffen sprachen). Il ne coûterait pas très cher à la lituannie de laisser à la Russie une route ou chemin de fer de libre transit (Berlin-Ouest – RFA en avait trois). Si l'Ouest veut asphyxier Kaliningrad pour mécontenter sa population et y déclencher le moment voulu une révolution de couleur, on comprend. Si c'est une paix stable et durable qui est cherchée, on se pose des questions quant aux moyens pour y parvenir.
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