La démocratie Coréenne en danger ?
Le gouvernement coréen est-il en train de vider la démocratie coréenne de son sens ?

En juin de l’année dernière je publiais un article sur Agoravox à propos de manifestations historiques en Corée du Sud. J’y faisais référence, entre autres, au désir d’une « vraie » démocratie de la part des Sud Coréens et au fait que le temps des régimes autoritaires était bel et bien terminé.
Entre-temps, Lee Myung-bak, le bulldozer (c’est le surnom donné au président Sud-Coréen en référence à sa finesse légendaire de rentre-dedans, du temps où il était PDG de la branche construction de Hyundai), a (re)fait des siennes et on peut se demander sérieusement, et en nourrissant de grandes inquiétudes, si l’optimisme béat de mon dernier article n’est pas à remiser aux oubliettes de la béatitude naïve, et si le gouvernement Coréen actuel n’est pas en train d’essayer d’effacer d’un grand coup de main les avancées démocratiques des 15 dernières années. Rien que ça. Et, du coup, de se demander où tout ça va bien vouloir s’arrêter.
Concrètement, voici l’inquiétante affaire dont il s’agit.
Un blogueur Coréen, utilisant le pseudo « Minerva », a été arrêté le 7 janvier dernier et croupit en prison depuis, sans possibilité de relaxe jusqu’à son jugement.
Motif de l’arrestation ? Déstabilisation des marchés de change et diffusion de propos mensongers sur la politique économique à venir du gouvernement, lesquels propos sont, notamment, sensément responsables de la perte de valeur du won, la monnaie coréenne, vis-à-vis du dollar américain. On lui impute une perte de 2 milliards de dollars. Une paille que le gouvernement aurait perdue suite à la chute du won provoquée par ce Minerva apparemment tout puissant.
Ce blogueur avait atteint un niveau de reconnaissance important grâce à ses articles, non rémunérés puisque sur son blog, portant sur l’économie et la finance, du fait que plusieurs d’entre eux contenaient des prédictions pessimistes sur l’économie coréenne dont plusieurs se sont, effectivement, ensuite réalisées. Il n’en fallait pas plus à certains internautes pour voir derrière ce pseudonyme et ces articles prescients un analyste financier à la retraite ou un génial professeur d’économie.
Il faut dire que l’anonymité de Minerva incitait ses lecteurs à fantasmer. Et celui-ci en profitait pour, pourrait-on dire, en remettre une couche, en utilisant ladite anonymité pour valider ses incroyables compétences d’analyse, lesquelles étaient, soi dit en passant, bel et bien reconnues par tous, en prétendant effectivement être ce qu’il n’était pas, un vieux de la vieille des milieux financiers.
Car notre ami Minerva était tout sauf un trader, un banquier ou un analyste bien payé de la City ou de la bourse de Séoul. Loin de là. Minerva était juste un homme ayant la trentaine, n’ayant pu poursuivre des études universitaires, chômeur de surcroît et qui était tout simplement passionné par l’économie depuis le collège.
Notez, cela ne l’a pas empêché d’avoir une cour de fans tous plus avides les uns que les autres de lire ses articles, et d’être par là-même accusé de tous les maux économiques auxquels doit faire face le gouvernement Coréen qui, comme tous les autres, se retrouve surpris par la crise économique et financière mondiale et voudrait bien trouver un bouc émissaire à qui reprocher la dépréciation du won, la chute de la bourse et le réchauffement climatique (Ah non, pas le dernier).
Car il s’agit bien de bouc émissaire, mais pas seulement.
En fait, que reproche-t-on à Minerva ? D’avoir fait preuve de mauvais goût en ayant choisi son pseudo ? Non, même pas (et pourtant…), on lui reproche en gros d’avoir menti sur son blog quant à son expérience, d’avoir menti sur la politique économique à venir du gouvernement et d’avoir provoqué la chute du won, la monnaie coréenne, de 30% à lui tout seul grâce à l’influence considérable qui était la sienne. Chapeau monsieur Minerva ! A ce train là, s’il est si balèze que ce qu’on lui reproche d’être, on se demande presque pourquoi le gouvernement coréen ne fait pas appel à ses services en matière de politique économique.
La situation serait risible si elle n’était aussi inquiétante, car arrêter une personne suite à la publication d’articles n’est rien moins qu’un retour aux pratiques des régimes dictatoriaux dont les Coréens ont fait l’expérience jusqu’à la fin des années 80. La liberté d’expression en Corée du Sud est gravement menacée, car en arrêtant ce Minerva, le gouvernement Coréen envoie un signal fort à tous ses citoyens, mais particulièrement aux internautes, du type : « Attention à vous, si vous ne voulez pas être le prochain sur la liste. Critiquez le gouvernement ouvertement et subissez-en les conséquences ! »
Dans un pays présentant l’un des plus forts taux de pénétration et d’utilisation au monde de l’internet, une telle affaire peut sembler paradoxale, mais le président Sud-Coréen n’est pas un Obama dont la vision porte sur le futur, c’est un politicien dont le modèle est la figure mythique du dictateur multiforme Park Chung-hee, dictateur encore adulé par une grande partie de la population des plus de 50 ans pour le rôle incontournable qu’il a joué dans le développement de la Corée pour la sortir de la pauvreté qui était la sienne dans les années 60 et 70, et qui fit de la Corée l’un des nouveaux pays industrialisés d’extrême-orient. Lee Myung-bak, en bon disciple respectueux de son maître à penser, à l’image de son parti, va se prosterner tous les ans devant la tombe de Park Chung-Hee. Tout un symbole.
Le gouvernement ne veut pas s’en tenir là. Suite à une affaire de diffamation sur internet, il a le projet de faire voter une loi qui n’est autre qu’une loi de censure de la liberté d’expression sur ce médium.
Mais il ne s’agit « que » de censure. Le projet de loi soulevant encore plus de vagues concerne un projet de privatisation des télévisions nationales, dont toute entreprise pourrait se porter acquéreur. En d’autres termes, les Chaebols, les conglomérats coréens tout-puissants très liés au parti du président (Lee Myung-bak a fait carrière dans l’un d’entre eux), ainsi que les trois principaux journaux nationaux plus ou moins à la solde du gouvernement, pourraient en devenir les propriétaires. Si une telle chose devait arriver, le besoin de censure diminuerait fortement, car les principaux médias seraient déjà contrôlés, directement ou indirectement, par le pouvoir. Autant dire que les voix d’expression libre ne représenteraient plus alors qu’une frange symbolique.
Le climat général créé par « le bulldozer » est particulièrement inquiétant. Tout le monde reconnaît que plane dans l’air un sentiment de malaise. Même ceux qui ont voté pour ce président se posent des questions, car les gains démocratiques visibles en Corée depuis des années, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression, sont appréciés au même niveau par toutes les franges de la population, et tous les partis, qu’ils soient de gauche ou de droite.
Il y a quelques jours, un pas de plus a été franchi dans un autre domaine, rappelant à la population des jours sombres qu’ils croyaient disparus.
Les occupants d’un immeuble destiné à être démoli et qui devaient quitter les locaux avaient décidé de rester sur place et de demander un dédommagement plus important. Celui-ci leur ayant été refusé, un certain nombre d’entre eux (des familles occupaient les locaux, il ne s’agissait « même pas » de squatters mais de familles forcés de trouver un logement car on allait construire un plus grand immeuble à la place, ce qui est chose courante en Corée), ils s’étaient réfugiés dans l’immeuble, sur le toit, près à tenir tête à la police. La police voyant cela décida d’envoyer les forces spéciales (telles le GIGN – c’est malheureusement vrai) et de donner l’assaut. Le résultat est à la hauteur de l’incompétence des forces de police : 6 morts. 5 occupants et 1 policier, suite à un incendie déclenché par des bombes incendiaires sur le site. Depuis, cet événement a remplacé l’affaire Minerva, toujours en cours, et généré de très fortes réactions, presque toutes scandalisées.
Au-delà de savoir qui a fait quoi pendant cet assaut, une chose est claire : une telle catastrophe n’aurait jamais pu se produire si le climat politique actuel avait été différent. En d’autres termes, on peut dire que c’est par son comportement général, son mépris des lois et des libertés fondamentales, son indifférence envers le malheur des faibles devant une expulsion en plein hiver (il n’y a apparemment pas de loi interdisant les expulsion en période hivernale), que le gouvernement de Lee Myung-bak peut être tenu pour responsable de ces morts tragiques. L’enquête en cours tentant de trouver les causes du drame n’est qu’une confirmation supplémentaire, car elle a temporairement conclu, on peut dire de manière quasi-obscène, que les victimes de cet assaut était les seules responsables, sans citer l’usage excessif de la force. Mais de nombreuses voix s’élèvent pour demander la démission du chef de la police qui, ironie du sort, venait à peine d’être nommé il y a quelques semaines.
Que penser de ces événements ? Quelles conclusions tirer d’actions si violentes et arbitraires de la part d’un gouvernement gouvernant selon des principes soi-disant démocratique ?
L’incident « Minerva » a provoqué ma fureur et je me suis senti obligé de faire quelque chose, afin de réagir à ce que l’on peut nommer des agissements illégaux et anti-démocratiques de la part du gouvernement. J’ai « donc » pris ma plume et écrit au président Sud-Coréen pour lui rappeler que l’on n’arrête pas quelqu’un sur la base de ce qu’il a dit ou écrit, en tout cas pas dans une démocratie digne de ce nom. Après cette lettre s’est produit l’autre incident.
Bien sûr, je n’ai pas encore eu de réponse et n’en aurai probablement pas. Mais qu’importe. Le principal est que chacun d’entre nous fasse ce qu’il juge bon, à son niveau, afin d’au moins essayer d’avoir un impact, fut-il minime.
Cette lettre a été publiée accompagnée d’un autre article écrit par mes soins en coréen dans le journal en ligne citoyen « Ohmynews », et, grâce à cette publication, un plus grand nombre de personnes a pu être touché et le débat, déjà très vif, a continué d’être alimenté.
Les Coréens sont très sensibles à ce que les étrangers peuvent dire ou penser de leur pays. De ce fait, la lettre d’un Français à leur président à soulevé d’autres questions qui je l’espère permettront de contribuer, à leur niveau et à leur façon, au débat démocratique en Corée du Sud.
Cela me peine de le reconnaître, mais la démocratie coréenne traverse une période difficile. Si le gouvernement et son président ne réalisent pas que leur action est en décalage complet avec leur époque, j’ai bien peur qu’il il y ait d’autres personnes emprisonnées pour délit d’opinion et d’autres personnes trouvant la mort aux mains de la police ou de leurs forces spéciales. En attendant pire…
Personne ne souhaite un retour des méthodes dictatoriales, mais encore faudrait-il que le président coréen se rende compte que Park, son dictateur adulé, est bel et bien mort et enterré et que « démocratie » et « Corée » sont bien des termes compatibles.
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