Catastrophe à Rio : « Le stade de Maracana inondé »
Les personnes ensevelies dans des coulées de boue sont innombrables à Rio.

A Rio, les favelas sont anciennes. Elles remontent au moins à l’abolition de l’esclavage, qui suit la proclamation de la République, à la fin du XIXème siècle. La modernisation de l’agriculture (motorisation, utilisation d’engrais) et le développement d’une industrie nationale amorcent dans les campagnes un exode rural contemporain de celui que connaissent nombre de pays européens. Rio de Janeiro s’accroît, et les démunis s’y pressent. L’hygiénisme aidant, les autorités combattent le développement des cortiços, ces logements de fortune remplacés par des maisons en dur (Réforme urbaine de 1902 - 1906). Mais les pauvres ne peuvent s’y installer, parce que les loyers dépassent leurs maigres moyens. Ils doivent déménager un peu plus loin.
Depuis cette époque, l’habitat spontané suscite des réponses insatisfaisantes, qui repoussent les moins riches dans des périphéries dans lesquelles ils ne trouvent pas d’emploi, et se désocialisent. La mixité sociale recule, car la modernisation des espaces centraux s’accompagne d’une augmentation des prix elle-même socialement dissuasive. Usines et maisons bourgeoises dépendent toutefois d’une main-d’œuvre bon marché. Politiquement, certains élus s’appuient sur le vote de ces quartiers populaires : les candidats communistes y obtiennent d’excellents résultats aux élections de 1947.
A partir des années 1940, les bidonvilles (favelas) prolifèrent sur les terrains oubliés, sans propriétaires connus, surtout négligés pour leurs nuisances (dépotoirs) ou pour leur danger potentiel : rives de cours d’eaux, monticules instables (mornes). Comme on va le voir, les risques naturels s’avèrent plus importants qu’ailleurs. Sur place les constructions ne répondent à aucune norme, et les habitants ne disposent d’aucun titre de propriété. Au début de la décennie suivante, Rio compte 119 favelas, accueillant un habitant sur sept. En dépit de la concurrence industrielle de São Paulo, et du choix d’une nouvelle capitale fédérale (Brasília), Rio de Janeiro ne cesse de grossir. Après 1964, les militaires au pouvoir tentent d’utiliser la manière forte pour supprimer les favelas. Ils ne parviennent qu’à reporter une nouvelle fois le problème. Un urbanisme plus réparateur que destructeur finit certes par s’imposer, mais dans les vingt dernières années. Tandis que l’exode rural se tarit, de nouvelles favelas apparaissent, sur de plus petites parcelles ou sur les toits d’immeubles : c’est la conséquence du marasme économique et de l’hyper-inflation des années 1980.
« A la fin des années 80, on estime à un demi-million le nombre de personnes vivant dans les périphéries et à un million celui des personnes résidant dans les 545 favelas de la ville. Mais dans les années 90, les nouvelles formes d’habitat populaire stigmatisent la difficulté accrue d’habiter la métropole. Il est vrai que la taille réelle des populations habitant les favelas est largement controversée, mais en 2000, si certains auteurs l’estiment à plus d’un million, d’autres l’évaluent à deux millions sur les 5 851 914 habitants que compte alors la commune. » [Paola Berenstein Jacques & Lilian Fessler Vaz / Notes historiques sur les favelas de Rio]
Dans le Complexo do Alemao, la violence règne en maître, l’argent de la drogue faisant vivre une partie de la population. En juin 2007, la police fédérale a mené une vaste opération de ratissage pour rétablir l’ordre : opération combinée engageant plus de mille agents sur le terrain. Des échanges de coups de feu ont provoqué des dizaines de blessés et de tués. L’opération a suscité des commentaires sur le bien-fondé de l’intervention et son caractère sanglant [source]. Une mission de Médecins sans Frontières a pointé l’ampleur de la détresse psychologique ressentie par une partie des habitants soumis chaque jour à la peur de mourir et au silence imposé par les criminels [source]. Rio s’enrichit. L’argent de la drogue, de la prostitution et des multiples trafics clandestins fait vivre les gangs, mais il vient des quartiers aisés.
Les opérations de nettoyage s’accélèrent. Au mois de mars 2010, à Santa Marta, la police fédérale brésilienne a expérimenté une nouvelle forme d’intervention, basée sur la reconquête les armes à la main de la favela, et complétée par la présence physique d’un bataillon entier, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les personnels ont été soigneusement sélectionnés, et bénéficient d’une prime spéciale [Figaro]. Il est vrai qu’un événement sportif de premier plan s’approche. Il s’agit de la prochaine coupe du monde de football, dans quatre ans. Passée celle de 2010 en Afrique du Sud, les adeptes du ballon rond ne parleront plus que de Rio. Les autorités brésiliennes tiennent à présenter la meilleure image de leur ville et de leur pays.
Et puis en ce début d’avril, Rio occupe brusquement la une des journaux. Le stade de Maracana inondé. On appréciera l’écart entre le titre et la tragédie humaine. Mais le football est un dieu exigeant, dont le temple a été souillé. L’eau a inondé la pelouse, quel drame ! « La pelouse du mythique stade carioca de Maracana était sous l’eau hier et ses vestiaires complètement inondés à la suite des pluies diluviennes qui se sont abattues sur la métropole brésilienne lundi et qui ont causé la mort de 95 personnes dans l’Etat de Rio de Janeiro. Le Maracana, construit pour le Mondial de foot de 1950, et considéré comme le plus grand stade du monde, s’est transformé en une immense piscine pleine d’une eau marron et les dégâts rendent improbable la tenue du match du Groupe 8 de la Coupe Libertadores prévu ce soir entre le club local de Flamengo et Universidad de Chile. » [Le Parisien].
Plus de cent personnes ont péri, pour beaucoup emportées par des torrents de boue. En quelques heures il a davantage plu sur Rio qu’au cours de tout le mois d’avril. En fin d’après-midi, les averses torrentielles ont empêché les habitants de rentrer chez eux, en bouchant les tunnels et en fermant le pont Rio - Niteroi. Le fleuve Maracana a débordé sur les berges en partie recouvertes par des favelas [Le Monde / avec photos]. Les victimes m’importent davantage que les pelouses du stade, faut-il le préciser ? Je donne la parole pour finir au journaliste du Monde Jean-Pierre Langellier : « Le président Luiz Inacio Lula da Silva, arrivé à Rio mardi pour des engagements publics qu’il a dû annuler, s’est contenté d’implorer la bienveillance divine pour qu’il cesse de pleuvoir. Il a déploré que les autorités locales aient, par le passé, trop laissé construire dans les zones à risque et s’est engagé à mettre fin à ce laxisme. Mais cela pourrait ne rester qu’un voeu pieux, tant l’urbanisation sauvage ne cesse de progresser. »
Ainsi, aucune leçon ne semble avoir été retenue. Les pauvres indisposent, même (surtout ?) en mourant trop près de la belle ville. Le laxisme ici évoqué renvoie à une époque clémente. L’approche du spectacle médiatique de 2014 sonnera-t-elle le retour d’une politique urbaine brutale ? La destruction des favelas ne résout aucun problème de fond, à moins de donner plus d’importance au football - spectacle qu’à une catastrophe à l’heure de pointe.
PS./ Geographedumonde sur les inondations dans les grandes agglomérations : Prendre un Paris, celui de 1910, Wild Wet Midwest, Du risque climatique lointain au risque terroriste immédiat, De Batavia à Jakarta.
Incrustation : le stade de Maracana.
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