Turquie, Irak, Iran : quand le « Grand Moyen-Orient » prend du plomb dans l’aile
Jusqu’où peut donc conduire l’escalade actuelle des tensions entre la Turquie et l’Irak ? Après une longue semaine d’affrontements ayant fait une quarantaine de morts, après que le Parlement turc a autorisé l’armée à effectuer des incursions dans le Kurdistan irakien pour y trouver et y éliminer les bases du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), après d’imposantes manifestations nationalistes à Istanbul et dans d’autres villes de Turquie, après, enfin, le bombardement par l’aviation turque de positions du PKK aux frontières avec l’Irak et l’Iran, comment la situation peut-elle évoluer ? Les autorités irakiennes, et plus spécialement celles du Kurdistan irakien autonome, poussées par Washington, vont-elles jouer le jeu de la coopération avec Ankara, ou bien adopter une attitude passive en laissant les guérilleros du PKK se servir de leur territoire comme base arrière ? Et, dans pareil cas, peut-on sérieusement envisager une intervention militaire d’envergure de la Turquie ?
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Le pourrissement des relations turco-irakiennes.
Constatons tout d’abord le comportement en demi-teinte du gouvernement irakien. D’un côté, aussi bien le Président Jalal Talabani (un Kurde) que le Premier Ministre Nouri Al-Maliki, n’ont pas été avares de déclarations abondant dans le sens d’Ankara et semblant démontrer leur ferme volonté de coopérer avec le gouvernement turc, le premier qualifiant d’« intolérables » les incursions des guérilleros indépendantistes et les invitant à déposer les armes ou à quitter le territoire irakien, le second désignant clairement le PKK comme une « organisation terroriste ». Autant de formules destinées à rassurer l’ombrageux voisin turc, dont l’opinion publique réclame désormais des mesures extrêmement fermes, que le protecteur américain, fort marri de ce nouveau rebondissement de l’affaire irakienne qui menace désormais de plonger dans le sang et la poudre une région jusque-là épargnée par la violence, et qui aimerait bien que l’armée turque demeure dans ses casernes et ne vienne pas traîner ses bottes au Kurdistan.
Pourtant, force est de constater que le passage des paroles aux actes est difficile. Malgré les injonctions de Massoud Barzani, le Président du Kurdistan irakien, qui, se ralliant au gouvernement de Bagdad, demandait aux soldats du PKK de renoncer à la lutte armée, les Irakiens se révèlent dans l’incapacité - réelle ou feinte - de satisfaire aux exigences d’Ankara. Non, ni les autorités centrales irakiennes, ni le gouvernement autonome d’Erbil ne peuvent remettre aux Turcs les dirigeants du PKK réfugiés dans les monts Qandil. Et non, les peshmergas ne se risqueront pas dans cette région dangereuse, forteresse naturelle réputée inexpugnable, pour faire la chasse aux combattants du PKK. Pendant ce temps-là, la tension monte encore un peu plus en Turquie, et à Washington on s’exaspère du peu de bonne volonté dont fait preuve le vassal irakien dans cette affaire.
On peut dès lors se demander si une intervention militaire turque au Kurdistan irakien est possible. La réponse est loin d’être évidente, la plus grande incertitude régnant à l’heure actuelle. D’un côté, il paraît peu probable qu’Ankara, allié ancien des États-Unis, se lance dans une aventure irakienne qui n’aurait pas reçu l’aval de Washington. Néanmoins, il est des forces en Turquie qui plaident désormais clairement pour, sinon une rupture, en tout cas une certaine prise de distance avec les Américains, et un rapprochement concomitant avec la Syrie et l’Iran, ne serait-ce que sur le dossier kurde.
Aussi bien pourrait-on se poser la question suivante : l’évolution actuelle de la situation en Irak n’était-elle pas prévisible ? En effet, le projet américain - ou, plus strictement, néoconservateur - dit « Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East), dont l’Irak constituait le cœur et dont on savait, dès le départ, qu’il reposait sur du flan - la démocratie-marchandise exportée à grands renforts de bombes -, contenait en germes les éléments de sa propre ruine.
Car le cercle vertueux censé s’ouvrir avec la chute de Saddam Hussein et qui devait conduire à la démocratisation, non seulement du Moyen-Orient stricto sensu, mais aussi du Maghreb, du Machrek, de l’Iran et de l’Afghanistan, ce cercle vertueux qui devait asphyxier les racines du terrorisme international, ce cercle vertueux, donc, s’est bien vite refermé, se heurtant aux réalités locales et à ses propres incohérences.
De façon générale, en ouvrant un nouveau front au djihâd international, l’invasion de l’Irak contribuait à renforcer le terrorisme islamiste au niveau mondial, lui offrant ainsi un nouveau terrain d’entraînement et de nouveaux viviers de recrutement. Par ailleurs, loin d’affaiblir les régimes dictatoriaux arabes, elle leur fournissait une nouvelle occasion de se « défausser » de leurs propres islamistes en les envoyant momentanément mener leur guerre sainte ailleurs que chez eux.
Gloires et déboires du pan-chiisme iranien.
De façon plus spécifique, la démocratisation de l’Irak s’est accompagnée d’un début de démantèlement de l’État irakien, avec le choix d’une Constitution fédérale, dans un pays qui avait sans doute besoin de conserver un pouvoir central fort. Le résultat en était de transformer le Kurdistan irakien en un véritable pôle indépendantiste pour les populations kurdes de Syrie, d’Iran et évidemment de Turquie. Il n’était donc pas illogique de penser que ces trois pays, voyant se développer à leur porte le cœur d’un potentiel État kurde indépendant, seraient tenter de se liguer pour étouffer dans l’œuf ce qu’ils considèrent légitimement comme une menace. C’est ce qui est à l’œuvre à l’heure actuelle en Turquie, et qui pourrait conduire à la création d’un second front irakien après le « Triangle sunnite », en l’occurrence le front kurde... en attardant l’ouverture d’un troisième, le front chiite.
C’est là un autre effet secondaire du plan de démocratisation en série du « Grand Moyen-Orient », qui a contribué à renforcer l’influence régionale de l’Iran, d’abord en éliminant l’un des adversaires les plus acharnés de la République islamique, ensuite en lui donnant les moyens de développer une géopolitique pan-chiite, puisqu’elle a pu rentabiliser les canaux d’influence développés dès 1979, telle que l’ASRII (l’Assemblée suprême pour la Révolution islamique en Irak, créée en 1982 et qui est, depuis 2003, devenue un parti important sur la scène politique irakienne) ou d’autres formations qu’elle finance - ou arme. C’est grâce à ces canaux que Téhéran a pu peser sur la négociation constitutionnelle en mai-août 2005, et y appuyer l’option fédérale. Paradoxe de la politique étrangère américaine qui entendait éviter l’émergence d’une puissance iranienne dans la région, l’application de la « doctrine Bush » aura eu pour conséquence de donner à l’Iran les moyens de ses ambitions et une influence forte au sein du nouvel État irakien, paradoxe d’autant plus important que Washington et Téhéran se sont trouvés être des alliés objectifs dans le choix du système fédéral, qui garantissait une faiblesse institutionnelle nécessaire, dans le cas des États-Unis, pour s’assurer un allié - et producteur de pétrole - plus docile et surtout moins sulfureux que l’Arabie Saoudite, et, dans le cas de la République islamique, afin d’éviter que ne renaisse une puissance irakienne, même chiite, qui constituerait une rivale potentielle dans la région.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Iran arme et finance aussi des mouvements sunnites, dans le but de maintenir une certaine instabilité, et donc une certaine faiblesse, du régime de Bagdad. Mais ce jeu de puissance et d’influence pourrait, à terme, s’avérer dangereux, pour l’Irak, pour l’Iran et pour toute la région, car ce qui se passe aujourd’hui à la frontière turco-irakienne pourrait demain se produire entre l’Irak et l’Iran. En jouant, non seulement des haines entre sunnites et chiites, mais aussi des rivalités intra-chiites - les différentes factions chiites n’étant pas unies dans leurs positions sur la scène politique irakienne, ni quant à l’attitude à adopter vis-à-vis du parrain perse -, l’Iran pourrait subir les affres d’un retour de flamme dévastateur si les affrontements communautaires en territoire irakien venaient à déborder de l’autre côté de la frontière iranienne.
Si une pareille hypothèse venait à se réaliser, loin d’avoir garanti la démocratie et la paix dans tout le Moyen-Orient et au-delà, le projet de « Grand Moyen-Orient » n’aurait réussi qu’à l’enfoncer un peu plus dans le sang et les larmes.
Frédéric Alexandre
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