Koh-Lanta et l’intoxication médiatique de la téléréalité
La dernière édition vient de se terminer, mais depuis 2001, Koh-Lanta en est déjà à sa onzième saison. Scénarisation outrancière du thème de l’homme débrouillard face à l’hostilité de la nature obligatoirement dangereuse, grosses ficelles pour un public peu cultivé, en font le succès. Le sport, la résistance, la force physique et la ruse prennent le pas sur la sexualisation des participants de l’Île de la Tentation. Emission phare de TF1, ce programme arrive à captiver des millions de spectateurs, 7,8 millions pour être plus précis le 1ier octobre 2010, dans sa version au Viêt-Nam, soit 31% de part de marché.
Dans ces conditions, inutile de dire que rien ne doit être laissé au hasard. Et le présentateur, Denis Brogniart, ne joue pas dans un registre des gros bras ou des stars de plateau, il ne tire pas la couverture et reste en retrait pour ne pas prendre la vedette aux candidats qui sont les véritables comédiens de l’émission. Il reste dans un registre modeste de mentor pontifiant et moralisateur, sorte de grand frère raisonnable sortant des évidences d’un ton docte. Et comme si l’audience ne suffisait pas, les inconditionnels peuvent aller sur le site de l’émission et consulter les vidéos, les potins et les phrases cultes. En octobre 2010, le site officiel de TF1 sur Koh Lanta « affiche déjà plus de 1.3 million de visites et plus de 2.5 millions de vidéos vues », selon un communiqué de la chaîne.
Nous assistons à l’introduction du thème ludique dans cette nouvelle robinsonnade musclée. Parité oblige, le nouveau Robinson sportif peut aussi être une femme, les équipes sont mixtes et les femmes rivalisent avec les hommes, souvent à leur avantage. Mais s’il n’y avait que la nature hostile, un seul participant aurait suffit. Il n’est pourtant pas certain que l’émission ait atteint une telle audience, car ce qui rend captivant ce programme, c’est l’hostilité feinte ou organisée des concurrents entre eux. Le succès réside dans la sélection des candidats qui au-delà des qualités sportives doivent être de bons comédiens ! Comment choisir parmi des dizaines de milliers de postulants ceux qui vont captiver, irriter et attirer la sympathie du téléspectateur ? Et le fameux Moundir a été largement au dessus du lot, au niveau distribution, il fût l’élément essentiel à la bonne marche du programme il y a quelques années. Sans lui, de quel piètre Koh-Lanta aurait accouché la production ? Il a servi de modèle à suivre. Mais tout de même, les pâles copies du grand brun caricatural sont encore suffisamment fédératrices pour maintenir une très forte audience d’année en année. Dans le désir de participer, se retrouve certes l’attrait de la célébrité, mais il faut le reconnaître, l’appât du gain. Pour beaucoup de gens modestement rémunérés, possédant des qualités physiques réelles mais insuffisantes pour en faire des sportifs de haut niveau, Koh-Lanta est une opportunité que l’on ne peut laisser passer, d’où l’afflux des candidatures. Moundir, personnage clé de l’émission, est l’archétype de la brute attachante avec tous ses excès et ses outrances verbales et comportementales. Tel Atlas, le brun ténébreux et musclé porte l’émission sur ses larges épaules, au point qu’il sera invité par la production pour participer à un remake, une sorte de best of avec les anciens candidats les plus marquants.
Pour rendre encore plus attrayant le programme, il faut fidéliser le téléspectateur par une série de caractères manichéens bien trempés : la baroudeuse, la séductrice, le retraité bricoleur, l’ancien militaire entrent dans ce choix d’archétypes. A de rares exceptions, il faut que le candidat ne soit ni trop beau, ni trop jeune, ni trop intelligent, car le chacun « moyen » doit se reconnaître en lui et s’identifier. A cela s’ajoute le respect méticuleux et quasi obsessionnel des quotas de minorités ethniques et de la parité pour ratisser l’audience des banlieues et celle des femmes actives devant leur poêle à frire et leur machine à laver. Il faut leur donner l’illusion qu’elles aussi pourraient être dominatrices et conquérantes, même si cela l’est par procuration. Les candidates sont recrutées pour séduire les « ménagères de moins de cinquante ans » s’imaginant être la Jane de Tarzan quand elles suivent l’émission sur le poste dans la cuisine tout en faisant la vaisselle. Car si Koh-Lanta peut éventuellement intéresser des sociologues à la recherche d’un thème novateur lié à l’actualité, son but est avant tout commercial et le programme doit ratisser large.
Concernant les minorités dites visibles on constate même une surreprésentation de celles-ci dans certaines saisons de téléréalité. Candidats d’origine arabe, africaine, métis et même pour une fois asiatique (la fameuse et sulfureuse Marjolaine de Greg le millionnaire) sont là pour faire croire au mythe fédérateur d’un France black-blanc-beur crée de toute pièces par les médias peu avant l’apparition de la téléréalité sur nos écrans, c'est-à-dire en 1998, après la victoire de l’équipe de France en Coupe du Monde de Football. Dans cet état d’esprit rassembleur, on ne peut décemment montrer sans lasser rapidement deux équipes d’intellectuels raisonnables, affables, pontifiants, trop bien élevés et trop blancs. Il faut des candidats venus d’horizons différents avec un niveau culturel et cérébral pas trop au dessus du lot. Le petit prof doit s’opposer à la nymphette musclée, à l’ancien militaire et au presque zonard démerdard sorti de sa cité HLM. Il faut également un macho, une sorte de Mac Gyver bricoleur, un « stratège », un Professeur Nimbus et quelques femmes ni trop belles ni trop laides pour faciliter la cristallisation autour de candidats pris comme mètres (ou maitres) étalons. Le téléspectateur n’aime pas les leaders trop évidents, trop supérieurs pour attirer la sympathie. Quant aux candidats, ils comprennent, ou on leur fait comprendre très vite, que le regain d’intérêt vient des coups bas, des alliances et des retournements d’alliance. Et s’il peut y avoir un tant soi peu d’idylle de plateau et de sentimentalisme entre candidats de sexe opposé, cela n’en sera que mieux, surtout si ces amours éphémères débouchent sur un peu de trahison. Les coups bas sont l’un des moteurs de l’émission. Ils sont d’ailleurs repris, commentés et expliqués sur le site Internet de Koh-Lanta et les meilleurs mauvais coups, actions déloyales, renversements d’alliance, présentés sous forme de best of, sont étudiés et disséqués par des commentateurs professionnels et par des internautes amateurs. Depuis les « mystères de la Passion » au Moyen-âge, les spectateurs ont aimé conspuer Judas, mais sans ce dernier il n’y a pas de spectacle. Reconnaissons cependant que certains candidats au poste de traitre télévisuel font figure de piètres Iago ou Ganelon. La politique française actuelle nous ayant habitués aux transfuges en quête de maroquin, le téléspectateur se retrouve en pays connu lors des théâtraux changements de camp et retournements d’alliances de Koh-Lanta. Il y a indubitablement quelque chose de Kouchner et de Besson dans ces drames de la trahison sur petit écran, un terrain familier pour le téléspectateur.
Du côté des personnalités positives, les prétendants à la victoire affichent des motivations et des ambitions personnelles qui doivent correspondre aux capacités imaginatives du téléspectateur de base. Survivre dans des conditions extrêmes n’est pas à la portée de tous, mais tout le monde aimerait le faire du moins en rêve. Affronter des difficultés, faire face aux autres, tester ses limites et paraitre sous son meilleur jour à ses proches qui sont à vous regarder assis devant l’écran, telles doivent s’afficher les prétentions des candidats.
La dimension initiatique est voulue par la production qui recrée un scoutisme pour adultes avec des relents de formation dans un camp de la Légion Etrangère. Les candidats sont dans une quête permanente de développement personnel et dans la recherche d’une célébrité qui doit durer si possible un peu plus longtemps que le quart d’heure d’Andy Warhol. Il faut « survivre aux éléments et surtout survivre aux autres » déclame le présentateur de l’émission sur un ton ostentatoire. Mais tout doit être ludique et moral, du moins ne pas être trop choquant. Comme dans Highlander, à la fin, il n’en restera qu’un seul, et ce sera le meilleur ! Mais heureusement pour eux, les perdants gardent la tête sur les épaules. Il se crée des rituels fictifs, une sorte de mythe moderne théâtralisé comme une pièce de Sophocle, cette filiation, bien que de bas de gamme, qui doit entrainer l’approbation du plus grand nombre, donc de l’audience.
A la fois rassembleur, faussement élitiste et populaire, pour ne pas dire populiste, le divertissement joue sur plusieurs registres. Les Robinsons doivent être résistants, rusés, calculateurs, mais aussi ne pas être trop égoïstes et fourbes. A l’inverse, moraliser la téléréalité n’a aucun sens, puisque c’est son immoralité jusqu’à une certaine limite qui en fait le succès. D’ailleurs, la machine bien huilée de ces productions s’est enrayée. Les premiers candidats étaient seulement défrayés. Ils se sont vite aperçus qu’ils étaient des acteurs mal rémunérés et qu’ils faisaient le profit de « grosses boites » alors qu’ils ne récupéraient que des cacahouètes. Après certaines interventions houleuses auprès des prud’hommes, les candidats ont obtenus finalement des contrats et se considèrent au minimum comme des intermittents du spectacle. Ils obéissent de fait plus à un cahier des charges qu’à une charte morale. Certains d’ailleurs passent d’une émission à l’autre, une fois devenus de véritables stars du petit écran.
Endemol et les sociétés de production similaires et concurrentes qui produisent ce genre de spectacle ne font pas de le « télé poubelle » par plaisir ou par manque de bagage culturel de leurs dirigeants. Il s’agit d’un choix commercial uniquement. Le voyeurisme est payant quand il est capable de fédérer sur un thème qui remonte à l’inconscient et à l’onirisme. L’île déserte est définitivement un de ces thèmes. Au lieu de pousser des cris d’orfraies au nom de la morale et de la culture, il serait plus judicieux d’analyser pourquoi ces spectacles attirent comme des aimants. Pourquoi l’écran fait office de tube de glue cathodique. Internet ajoute à cette attraction la possibilité d’interactivité qui en décuple les effets.
Le terme d’infantilisation du téléspectateur revient très souvent dans la bouche ou sous la plume des critiques, mais ils expriment trop rapidement une vérité partielle. Ce raccourci est par excessivement réducteur. Le spectateur n’est pas considéré comme un enfant, tout juste comme un doux rêveur naïf, sinon on aurait gommé toute image de nudité ou tout propos scabreux. Il est vu avant tout comme un consommateur de temps d’écran et accessoirement de produits dérivés. Dans un jeu de téléréalité, pour ne pas dire une construction théâtralisée voire dramatisée au sens grec antique du terme, le spectateur devient aussi un décideur intervenant en votant. Il choisit, il élimine et il « punit » alors que souvent il s’est depuis longtemps désintéressé des scrutins et de la chose politique. L’appartenance de la majorité des « votants » aux classes défavorisées socialement et culturellement peut s’expliquer par un esprit de revanche de la part de ceux à qui l’on ne donne jamais la parole ailleurs que dans les sondages d’opinion. Et encore, dans ce cas de figure, faut-il être sélectionné par l’institut de sondage, alors qu’avec la téléréalité, il suffit de s’acquitter du coût du SMS ou de répondre à des questions élémentaires sur Internet. Devenir dans son fauteuil, Robespierre, Hébert ou Fouquier-Tinville et envoyer symboliquement à la guillotine par une démarche volontaire ceux que l’on n’apprécie pas est gratifiant pour l’ego de ceux à qui on ne demande habituellement jamais leur avis.
Moundir Zoughari est l’archétype de la grande gueule. Personnalité attachante bien que machiste et querelleur, il accentue encore plus le trait lors de son retour dans une édition faite de « vieilles gloires ». Revanchard, caricatural à souhait, Moundir possède toutes les qualités pour faire de l’audience auprès de la catégorie de téléspectateur qui aurait lu autrefois Robinson dans le texte dans sa version abrégée et illustrée. Son côté incontrôlable lui joue cependant des tours et l’empêche d’aller au bout de l’aventure, il se fait éliminer pour sa supposée agressivité, qui de fait n’est que de l’esbroufe. Il a bien failli être violent envers une candidate, mais il n’a frappé personne. Moundir interpelle le téléspectateur, mais il n’est pas assez retors et calculateur pour gagner. Les vainqueurs appliquent une stratégie de contournement faite d’alliances et de sous-entendus que n’aurait pas réfuté Sun Tzu dans son art de la guerre. Le terme de stratégie revient d’ailleurs de façon récurrente dans la bouche de Denis Brogniart. Les autres candidats n’arrivent pas à la cheville de Moundir, même si leurs performances sportives sont de qualité. Seuls les inconditionnels du programme sont capables de citer le nom des anciens participants et les nouveaux de chaque saison sont quasi interchangeables tant ils ressemblent à ceux de la saison précédente. Moundir est devenu le Robinson de Koh Lanta comme Loana est l’égérie définitive de la téléréalité de charme. Personne n’a fait et ne fera mieux, même si Koumba, la jeune et athlétique Française d’origine malienne soninké, fit une sculpturale Vendredette lors de la programmation du « Choc des héros ».
Si Moundir est avant tout préoccupé, sinon entièrement orienté vers son autopromotion, qu’il entretient à coup de regards noirs et d’aphorismes bien sentis, la jeune Koumba est elle dirigée par le désir du gain matériel pour subvenir aux besoins de sa famille, mais elle reste droite et intègre malgré ses besoins financiers. Elle est là pour gagner et non pour frimer, tel est du moins le message que la production veut faire passer en filigrane. Cette belle aventurière « déshéritée » et altruiste, entre paradoxalement dans le schéma moralisateur classique des romans du XIXème siècle. On pense immédiatement à Eugène Sue et à Hector Malot en regardant son histoire sur les sites spécialisés. Cette Cosette noire en maillot deux-pièces possède tous les atouts pour fédérer les sympathies d’un public fleur-bleue prêt à s’émouvoir devant son écran quand on lui sert une belle histoire, portée il faut le dire par une bien jolie femme.
Cependant, il ne faut pas perdre de vue que si les candidats suivent parallèlement un cheminement digne des romans d’aventures du XVIIIème et XIXème siècle, ils n’en sont pas moins pour autant cornaqués pour faire de l’audience pour un public contemporain. Totem factice vaguement tribal, feu de camp improvisé avec une sorte de « conseil » qui élimine le candidat comme jadis on envoyait au bûcher ou à la corde, pêche au harpon, au caillou ou à main nue dans la plus pure tradition des naufragés, exacerbation des rivalités et de l’esprit d’équipe en droite ligne avec la littérature pour adolescent. L’élimination d’un candidat dans un jeu télévisé qu’il soit le fait des autres participants ou des téléspectateurs tient du rituel sacrificiel. Soit ce sont les candidats eux-mêmes qui « tiennent le couteau » soit ils laissent ce soin à un Dieu médiatique protéiforme appelé opinion publique. Tout cela s’accompagne d’une panoplie artificielle qui fleure le carton-pâte et le roman à deux sous. Mais des sous, il en manque assurément deux de plus pour aboutir à un véritable opéra ! Une cristallisation pour prolétaires incultes se fixe cependant sur les personnages et apparait encore plus de façon criante sur les sites commerciaux dédiés aux héros sur le Net. Il n’est qu’à lire les commentaires partisans, voire idolâtres des internautes, quand ils ne sont a contrario dévalorisants ou orduriers malgré la censure qui existe sur ces sites. Pour certains de ces commentateurs, l’investissement personnel dépasse le simple amusement. On peut parler de supporters, de fans, de tifosi ou d’aficionados pour certains qui font un véritable transfert freudien vis-à-vis du candidat de leur choix. Pour les producteurs, il ne faut pas se tromper de casting. Une blonde décolorée glamour et artificielle à souhait avec des ongles king size et un paréo aux tons agressifs qui peut servir d’excellent faire-valoir dans l’île de la Tentation, n’a absolument pas sa place dans Koh-Lanta, où elle ferait un bide par son anachronisme. Le secret de la réussite de tels programmes résident en une dose d’originalité pour ne pas lasser, tout en montrant ce que la majorité des téléspectateurs s’attend à voir. En un certain sens, cela demande une très bonne connaissance de la psychologie de masse et même temps que de bonnes qualités de scénariste.
Mais revenons à l’émission en elle-même. Dans Koh-Lanta, on a même droit à une chasse au trésor, carte à l’appui permettant de découvrir des indices comme dans les désuets jeux de pistes organisés par des moniteurs de colonies de vacances avec boussole, grimoires, énigmes et anagrammes ! Cette « course d’orientation » ramène avec insistance au bon vieux temps d’un scoutisme épuré de son côté désuet et chrétien et redonne son lustre à la boussole. Hélas, comme il faut vivre avec son époque, les coupures publicitaires cassent le rythme. Mais cela laisse en fin de compte le temps d’aller chercher une bière dans le frigo, l’aventure, même celle des autres, cela donne soif !
Sur le camp, tout est fait pour maintenir le spectateur en haleine comme au temps des feuilletons dans les journaux où l’épisode du jour s’arrêtait sur un rebondissement. Des phrases définitives sont prononcées par le présentateur : Linda, Sandrine, Grégoire ou Freddy, arriveront-ils à remonter leur handicap ? Et, dilemme cornélien s’il en est, l’intérêt des « Rouges » passera t’il avant les solides amitiés qui se sont nouées entre certains candidats, lors du prochain vote éliminatoire ? Sous entendant, bien évidement que ce sera dur et qu’on le saura en suivant les rebondissements de la saga la semaine suivante. Hors le thème récurrent de conserver le feu, retour au primitivisme ancestral, l’émission insiste sur le vague à l’âme des « naufragés » qui pleurnichent en pensant aux êtres chers qu’ils ont laissé derrière eux et font des professions de foi larmoyantes en regardant une photo écornée d’un petit garçon. Et de sangloter en gémissant ou en couinant le regard rivé sur un cliché d’enfant en bas âge même pas photogénique : « C’est pour toi que je le fais, mon petit Kevin ! ». Le coup de téléphone à la famille, au partenaire ou à la fiancée, c’est la récompense quand le participant au jeu s’est bien comporté et la récompense suprême consiste en une escapade avec l’un de ses proches avec un vrai repas à la clé et un bon lit. Cette notion rappelle au téléspectateur le temps de l’école primaire et véhicule une morale de l’effort qui arrive encore à plaire.
Car le candidat est proche des téléspectateurs, il est censé venir de leurs rangs et avoir les mêmes préoccupations quotidiennes. Le candidat pour entrer en empathie avec le téléspectateur doit débiter les poncifs à la chaîne pour montrer qu’il est des leurs et que tout le monde à sa chance d’être un jour sélectionné. Cela explique grandement les dizaines de milliers de postulants qui tentent leur chance à chaque nouvel appel à la sélection. La production se sert de sa campagne de sélection comme d’un argument publicitaire. En effet, plus de dix mille personnes s’inscrivant pour passer le tri des candidats aux quatre coins de la France, ont un impact psychologique et publicitaire nettement plus important que 253 anonymes se présentant à une sélection dans une succursale de la chaîne à la Plaine-Saint-Denis. Mais pour intéresser, il faut aussi dépasser le contexte des jeux de patronage par trop vieillots et désuets et créer des moments de tendresse et d’émotion intense. Il faut entrer dans la modernité et en même temps savoir attendrir. Un peu comme les larmes d’Houcine, après qu’il eut chanté (faux) « être père » de Pascal Obispo lors d’une scène d’anthologie devant le jury compatissant et compréhensif de la Star Academy.
Il n’y a pas que la force pure dans Koh-Lanta, l’adresse, l’orientation, la débrouillardise et la solidarité interviennent à fond. Les pics d’audience ne peuvent se comprendre que dans ce contexte fédérateur, une sorte de scoutisme réactualisé avec rituels et ses symboles, le tout pimenté d’une petite dose d’érotisme, bien évidemment moins intense que dans l’île de la Tentation ou dans le Bachelor. La dimension alimentaire est aussi primordiale, car elle influe sur la solidarité, sur le moral des candidats et peut à elle seule créer des frictions. Il est cependant incontestable que les participants ne risquent pas leur peau pour de vrai. Si le suivi médical est avoué et même monté en épingle par la production, le téléspectateur ne voit que ce que l’on veut bien lui montrer. L’émission n’est visible et intéressante que du fait du montage, des coupures et de la mise en scène.
Le Loft Story des débuts, suivi en temps réel avec caméras omniprésentes et intrusives, avait montré ses limites à cause des temps morts et devenait fastidieux quand il s’arrêtait en un long plan fixe sur Charles-Edouard en train de ronfler comme un sonneur à trois heures du matin. On ne peut maintenir le spectateur très longtemps en éveil en montrant une candidate, même fort accorte et en petite tenue, filmée en infrarouge en train de se vernir les ongles des orteils avec une nonchalance olympienne. A ce rythme là, même Paris Hilton blaserait la plus groupie des midinettes lectrice de Closer ! Pour avoir une véritable idée de ce qui se passe réellement pendant le tournage, il faudrait avoir recours à des rushs montrant les techniciens pendant les prises de vue et les reprises sous la direction de la mise en scène. On aurait probablement la surprise de constater qu’une armée de cameramen, scripts, perchmen, maquilleurs et autres plongeurs sous-marins fourmillent et butinent autour des candidats supposés seuls au monde. Un peu comme sur cette photo parodique célèbre bien que ridicule d’un président français en Camargue caracolant seul à cheval, mais suivi en arrière-plan d’une grappe de photographes entassés dans une remorque de tracteur.
Et puis, ce qui pourrait passer pour trop violent, trop grossier ou trop malsain est occulté au montage, pour ne pas dire censuré, sauf si la production considère un incident comme productif, donc montrable. Le « direct » d’autres émissions comme Loft Story était décalé de quelques minutes, pour permettre de changer de caméra quand ça dérapait trop ! Néanmoins, un beau clash entre candidats, un mot un peu vert, mais pas trop, à cause du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel qui peut taper sur les doigts quand ça trop loin dans la vulgarité, cela donne du piquant et du regain d’intérêt. Et un petit bout de sein exposé furtivement suffit souvent à maintenir le spectateur attentif. Et puis, l’incorrect et le scabreux non diffusable aux heures de grande écoute peuvent être recyclés et retransmis sous forme de bonus sur un site Internet ou servir de base à un article croustillant sur un tabloïd.
Le candidat doit à la fois être éthique, valeureux, altruiste, solidaire, mais surtout ne pas être fade, ce qui impose en contrepartie ruse, mesquinerie, coups bas et trahison à certains d’entre eux qui servent de faire-valoir aux « bons candidats ». Le candidat idéal ne doit être ni Bisounours, ni trop machiavélique pour à la fois ne pas tomber dans un scoutisme suranné ou des débordements par trop obscènes ou décadents. Le retour à l’état de nature et à la vie primitive est en filigrane de l’émission, il sert de fil rouge entre chaque épisode. On peut malgré cela se poser la question de ce que doit être à l’opposé la réalité quotidienne d’expéditions scientifiques ou militaires en Terre Adélie, sans la présence des caméras, avec le froid en plus. Filmer des militaires et des scientifiques en mission serait par trop fastidieux et roboratif pour ratisser large, à moins d’utiliser une caméra cachée et de ne diffuser que les moments croustillants, c'est-à-dire quand cela dérape, s’engueule et devient mesquin. Mais les scientifiques, malgré leur statut et leurs diplômes, ne sont pas à l’abri des commérages et indiscrétions quand ils se retrouvent en groupe en un espace restreint. Les rares confidences peu médiatisées des explorateurs et des chercheurs actuels laissent subodorer ce genre de comportement qui existait déjà au temps de Burton et de Speke lors de leurs pérégrinations à la recherche des sources du Nil. Koh-Lanta est un divertissement scénarisé, c’est une évidence. Cependant les scientifiques en milieu clos ne sont pas à l’abri des persiflages, des petites mesquineries, des jalousies et des conflits autour de la nourriture. Koh-Lanta ne fait qu’exacerber les petits travers des humains pour les rendre plus attrayants.
Afin de renouveler le genre et remettre le téléspectateur en haleine, il serait intéressant de créer un nouveau programme alliant la sexualisation à outrance de l’île de la Tentation et la dimension physique et sportive de Koh-Lanta, mais cette fois situer les exploits des candidats à l’aventure dans une île déserte des mers septentrionales. Le Svalbard (anciennement Spitzberg) ou les Îles Féroé déjà connues des amateurs de football, seraient un cadre idéal pour ce genre d’émission. Le Groenland demeurant bien-sûr l’idéal pour ce genre d’escapade. Et une sorte « d’igloo des célébrités » renouvèlerait le programme dans un environnement nouveau pour le téléspectateur. Les îles australes et l’Antarctique semblent cependant trop extrêmes pour être tentées comme lieu d’expression de l’aventure par des prétendants au titre de Robinson du froid de nos jours. Un Moundir se protégeant du frimas avec des peaux de bêtes en fourrure synthétique pour ne pas froisser les défenseurs des animaux et le lobby anti-chasse, vivant dans une hutte rudimentaire à défaut d’igloo, faisant cuire du rat musqué à la broche ou un quelconque animal boréal pour agrémenter le risotto quotidien attirerait pour sûr la sympathie du public. Bien évidemment, il ne faudrait en aucun cas voir nos Robinsons des mers froides tuer au gourdin et dépecer des bébés phoques pour en faire des steaks bien saignants au risque de voir intervenir la Fondation Bardot courroucée et vengeresse. Par contre Jean-Louis Etienne ferait un excellent invité surprise, capable de donner des cours de traineau aux candidats, surtout si Yann Artus Bertrand filmait les toilettes et les douches des candidats vu du ciel avec le talent qu’on lui connaît !
Ainsi, les nouveaux Vikings de TF1, de M6 ou de toute autre chaîne câblée pourraient s’accoupler pour se réchauffer en se frottant mutuellement le nez comme des eskimos. Sûr qu’ils feraient un certain effet dans un programme de fin de soirée. Et une grande salle en rondin de bouleau où la bière serait servie par d’avenantes blondasses à la forte poitrine dans de supposés crânes d’ennemis en matière plastique, reconstituerait fort bien le Walhalla, paradis des Vikings pour ceux qui ne sont pas trop regardants sur la mythologie scandinave. Des aventures sexuelles torrides avec rebondissement sur les glaces par -10 degrés feraient cependant monter l’audience plus que le thermomètre. Malgré tout, même si le réchauffement climatique s’avère réel, les scènes en bikini et slip de bain ne pourraient être tournées en extérieur, la température du Groenland ne permettant pas de tels débordements même en été. Seuls quelques peu frileux candidats russes pourraient tenter quelques brèves scènes déshabillées sur la banquise au mois de juillet, mais seraient-ils assez attractifs pour un public français ? A moins que la production n’invite à prix d’or une Anna Kournikova séduisante et glamour à souhait.
PS : Je n’ai volontairement pas parlé de la dernière édition de Koh-Lanta
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