La dame qui regarde les informations

Toute la misère du monde !
J'ai laissé traîner mes oreilles auprès d’un groupe de femmes en grande conversation. Elles sont affairées à une tâche répétitive qui occupe les mains et laisse libres la langue et l’esprit. Elles ne se privent pas du plaisir de deviser de choses et d’autres, au gré du curieux cheminement que prennent souvent les dialogues qui s’entrechoquent au fil des mots. Je m’approche pour ne rien manquer ; ma curiosité étant sans pudeur.
Parmi les retraitées qui conversent ainsi, il en est une qui a pour sujet du jour, les reportages qu’elle a vus dans les journaux télévisés et les émissions d’informations. Je l’écoute, attentif, amusé parfois, souvent étonné voire sidéré. Elle semble porter toute la misère du monde elle qui, une heure durant, fait le tour de toutes les calamités qui nous entourent.
Je ne vois pas en elle un désir morbide de regarder les autres souffrir ; bien au contraire, elle est compatissante, attristée et sincèrement émue par ce qu’elle a pu voir. Elle en rend compte avec justesse, en saisissant bien les enjeux et le contexte de ce qu’on lui a montré. Me voici informé moi aussi, alors que depuis si longtemps, j'avais renoncé au choc des images, préférant l’analyse au sensationnel.
Je devine à quel point elle est affectée par la succession continue des catastrophes et des périls dont elle nous repaît.Nous l'indiquent son dos courbé, sa voix grave et son ton larmoyant à l’évocation interminable des périls, menaces, conflits, calamités , désastres et autres manipulations dont elle nous abreuve avec tant de complaisance.
Plus elle parle, plus elle déroule la litanie des détresses en tous genres, plus je compatis, non pas à l’état d’une planète pour laquelle je demeure impuissant, mais pour cette femme qui supporte, à elle seule, tout ce fardeau morbide. Elle souffre de voir tant de misère, elle compatit, elle partage, elle porte une croix bien trop lourde pour elle.
Et elle ne cesse d’en rajouter : les paysans du Laos expropriés pour que se construisent d’immenses barrages hydroélectriques, les réfugiés perdus en mer, les enfants qu’on fait travailler dans des conditions épouvantables, les trafics d’organes, les attentats, les femmes battues … La liste n’est pas exhaustive : elle est à l’affût de tout ce qui vient noircir l’existence de ses frères, les humains.
Je devine ses nuits, ses pensées, ses réflexions, une fois l’écran enfin silencieux. Elle a ingurgité une dose de malheurs incommensurable ; elle a besoin de nous faire partager le fardeau de son indignation, de son impuissance à modifier le cours terrible des événements. La vie, au travers de ce prisme effrayant, est insupportable ; je la devine outrée, mortifiée, épuisée parfois, devant tant de détresses lointaines.
Comment lui venir en aide ? Comment lui faire comprendre que refuser de regarder un tel spectacle en boucle, ce n’est pas de l’indifférence mais une saine protection face à la noirceur des temps. Elle me fait peine ; elle est envoûtée par le spectacle pitoyable d’une planète qui a fait de la déliquescence et de la souffrance un spectacle édifiant. Ceux qui font métier d’exposer images et commentaires s’interrogent-ils sur l’effet qu’ils font à ces gens seuls, en proie au cauchemar de cette sombre réalité évoquée en boucle ?
Naturellement et c'est heureux, tout le monde n’agit pas ainsi. Cette femme pourtant ne me semble pas être la seule à ingurgiter de manière massive ces images. Quelle est la part de responsabilité des programmateurs ? Parviennent-ils à donner suffisamment de distance pour que les images ne soient pas cause de troubles ? Le commentaire permet-il la mise en perspective ou n’est-il destiné qu’à faire de l’audience en forçant sur la dimension spectaculaire ?
J’ai comme un doute. Même plus qu’un doute d’ailleurs. Je suis persuadé que l’effroi est devenu spectacle, qu’il fait vendre des lessives et des couches-culottes et que, face aux lois du commerce, la santé mentale des téléspectateurs ne pèse guère lourd. J’ai plaint sincèrement cette femme ; j’imagine que c'est , faute d'autres choix, qu'elle passe un temps si considérable devant la lucarne noire de notre société et, qu’à l'instar de tant et tant de personnes seules ou isolées, elle subit, un peu contre son gré, ce lavage de cerveau. Le mouvement est si profond que rien ne changera désormais cette pratique si commode. Car à vrai dire, il est bien plus facile de s’horrifier de la misère du monde que de se donner tous la main pour la réduire par des actions concrètes.
Mais rassurez-vous ; les informations et les télévisions ne sont pas là pour cela. Ce monde, tel qu’il est, est parfaitement conforme à leurs intérêts. Les médias de cette sorte se satisfont d’impressionner sans jamais essayer de libérer la pensée pour que nous songions à un monde meilleur !
Castastrophiquement sien.
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