Au nom du père...
Marine Le Pen... Elle fait beaucoup parler d'elle mais comprendre le personnage est une autre affaire. Tenter d'en esquisser les contours humains et politiques est un exercice assez périlleux qu'il est néanmoins bon de faire à l'approche de la présidentielle (comme avec chaque candidat). Coup d'oeil :

Une lente ascension :
Un petit coup d'œil au site internet de la Candidate du Front National[1] en fin d’année révèle rapidement l'image qu'elle souhaite véhiculer avec une dizaine de photos, de clichés (à entendre au sens propre comme au sens figuré).
De l'invitation à commémorer Jeanne d'Arc le 7 Janvier, mise en premier plan, se comprend la volonté de rester fidèle au Front National, parti emblématique et souvent diabolisé ayant autant de problème avec la mémoire qu'avec son passé. En effet, Jean-Marie Le Pen affectionnait tout particulièrement cette fête jusqu'à en faire la date privilégiée des manifestations politiques de son mouvement.
Il est difficile de parler de Marine sans penser à Jean-Marie... car le nom est le même, car le parti aussi, certes. Mais plus que cela, car Marine peine à sortir de la gigantesque ombre paternelle.
Benjamine des trois filles de Jean-Marie Le Pen, née le 5 août 1968, Marion Anne Perrine (devenue Marine) suit des études de Droit jusqu'à obtenir le certificat d'aptitude à la profession d'avocat (CAPA) et officie quelques temps au Barreau de Paris. Dès ses 18 ans, elle s'engagera politiquement en prenant sa carte au parti paternel avant de se présenter pour la première fois comme candidate aux législatives à seulement 24 ans dans la 16ème circonscription de Paris.[2] Dès lors, la jeune femme peine à se distinguer, à être autre chose que la « fille de... » présentée par les journalistes comme « novice en politique et fidèle […] aux idées de Papa ».
Marine ne nie néanmoins pas cet héritage, ne renie pas non plus son passé et s'en sert même comme une arme. L'exclusion qu'on l'accuse de prôner, elle la réfute en se plaçant elle aussi sur l'autel des affligés et des maltraités par l'intolérance[3] : une enfance difficile à cause de son patronyme et de la diabolisation (parfois voulue et provoquée) de son père, un attentat échoué contre le domicile familial, une situation familiale perturbante avec le divorce de ses parents. Marine marche donc dans l'ombre, dans la lignée de son père et de sa sœur mais ne souhaite pas se limiter à ce poste secondaire et retranché.
Elle acquiert de l'expérience dans divers domaines (conseil régional en 1998, service juridique du parti de 1998 à 2003, instance dirigeante du mouvement...) toujours sous la bannière du Front National. Elle se révèle au grand public en 2002, suite à un concours de circonstances, lors d'un débat pour commenter les résultats du premier tour. Elle enchaîne alors, jusqu'en 2010, bons résultats politiques (législatives de 2002), élections européennes (2004), campagne pour le « non » au référendum européen (2005) tout en se faisant reconnaître des partisans du Front National et connaître des Français en général.
Elle se voit alors bombardée, lors du XIIIème congrès national du FN (18 Novembre 2007) « vice-président exécutif » dirigeant les affaires intérieures et par là « la formation des cadres et des militants FN, l'information et la coordination des services de communication, la propagande »[4], en association avec Bruno Gollnisch. Ce poste, elle le doit encore une fois à son père mais aussi à ses faits d'armes et son efficacité passée. Déjà, le mot « dédiabolisation » accompagne la réputation naissante de la « fille Le Pen », tranchant sensiblement avec le discours de son père passé maître ès arts de la provocation. Certains iront même jusqu'à lui reprocher l'échec du FN en 2007, imputable selon eux à des divisions internes quant à la marche à suivre. Qu'importe les murmures et les jaloux, Marine poursuit son chemin avec une volonté de faire et une ligne de conduite qu'elle désire inflexible. Réélue député européenne en 2009 et parvenant au deuxième tour des régionales de 2010 dans le Nord-Pas-de-Calais, elle est couronnée présidente du parti et candidate FN à la présidentielle par le vote des adhérents du 15/16 Janvier 2010. Le Pen n'est plus, vive Le Pen.
« Marine aura-t’elle vraiment envie de se faire un prénom en politique ? » s'interroge le journaliste pour clôturer un court reportage sur elle, le 15 Mars 1993. La réponse est, 17 ans plus tard, évidente... mais ce n'est pas une mince affaire que de sortir du sillon d'un tel politicien.
Cela nous ramène à notre point de départ, la petite invitation à se retrouver pour commémorer Jeanne d'Arc. Le texte présent à la fois sur le site de Marine et celui du Front National précise bien « avec Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen »[5]. L'ombre paternelle rôde encore autour de Marine dans la vie publique comme, probablement, dans la vie privée.
Le numéro d'équilibriste politique
C'est bien là tout le défi de Marine Le Pen : garder l'électorat traditionnel du Front National, acquis à la cause du vieux chef facilement caricaturable tout en s'ouvrant à un public plus large et des positions plus consensuelles, plus à même d'élargir l'électorat frontiste.
Avant d'entrer dans les détails du programme, il nous faut comprendre ce processus lentement entamé par Marine Le Pen dès 2002 : la « dédiabolisation de Front National ».
Le fameux imitateur, Laurent Gerra, parodiant Jean-Marie Le Pen dans son spectacle à l'Olympia 2002, remerciait « la télévision française de [l]'avoir si souvent invité afin qu'il puisse s'y plaindre de ne pas y passer ». Habile discoureur de la vieille école et habitué aux déclarations provocantes et tumultueuses, ce dernier a montré malgré lui les limites de sa politique lors de l'échec (ou la réussite, tout dépend des points de vues) de 2002. Capable d'accrocher les 16,86% au premier tour[6] dans le prolongement des sondages des mois précédents, il n'augmenta son « score » en volume ou en valeur que de manière dérisoire, n'obtenant que 17,79% au second tour. La force dégagée par « Jeanjean », fédérant mécontent, contestataires, patriotes et revanchards était à la fois attractive des minorités tout en effrayant une majorité, consensuelle et réclamant le calme.
Marine Le Pen l'a bien compris. Elle ne souhaite pas se séparer de cette base électorale qui fait sa force, qui demeure son bastion mais « brasse plus large ». Adieu donc les jeux de mots douteux et le passé trouble, place à une exclue, compréhensive et plus humaine pour reprendre un étendard autrefois l'apanage d'une voix virile et sans concession. Marine Le Pen est moins agressive et passe certainement mieux dans les médias, en témoignent ses multiples apparitions.
Certes, le terme « FN » est encore entaché d'une connotation extrêmement négative car rimant dans le jargon politique et médiatique français lambda avec « intolérance » ou « racisme » (ajouter « bouc-émissaire » ou « poil à gratter » serait aussi vrai... mais bel et bien incorrect). Néanmoins, « la Le Pen », souvent nommée Marine, pour la démarquer de son père, a donné une nouvelle dynamique au mouvement, en faisant une force de contestation réelle et passablement écoutée plutôt qu'une voix criant dans le désert et vouée uniquement à trouver une poignée de disciples infidèles et volatiles.
La dame du Front, en croupe sur les traditionnels « chevaux de bataille »
Non Sire, c’est une révolte. Une révolte lente et passablement rigide, entretenue comme une braise sous la cendre pendant des années par le père et à laquelle la fille tente d’allumer son flambeau, désormais clairement républicain. Delacroix aurait vécu aujourd’hui, il aurait peut-être modifié le visage de Mari(an)ne tenant, à bout de bras et sans se soucier des balles, le drapeau tricolore.
Les grands titres rabâchés se déclinent à plaisir sur des airs bien connus : Autorité de l’Etat (Anciens Combattants, Immigrations, Défense ou Sécurité…), Avenir de la Nation, Politique Etrangère et Refondation Républicaine sont sans réelle surprise. La volonté de se démarquer d’un « UMPS »[8], de la France politicarde fustigée puisqu’inefficace, se fait à travers cette constance des idées et des déclarations. Quand le Président Sarkozy retourne sa veste au gré des sondages d’opinions[9] ou que M. Hollande s’est fort longtemps refusé à présenter un programme consistant, attendant de sentir les tendances pré-élections, Marine Le Pen n’a quasiment pas bougé de sa base.
Le message est « populaire », « national » et « identitaire ». « Vive la France libre » dans une Europe moins pesante sur les décisions du gouvernement. Tel est le chemin du Front National.
Adaptation majeure à l’un des sujets qui sera central dans la course à Matignon, un chapitre entier du programme est consacré au « redressement économique et social ».[10] Le mot « redressement » est sans équivoque pour condamner les politiques des différents locataires de l’Elysée. Citons les premières lignes des propositions « d’aménagement du territoire » qui résument bien cette opposition : « Depuis des décennies, la logique ultra libérale qui dirige l’Union européenne et qui s’impose à des gouvernements nationaux complices démantèle le substrat des équipements qui assuraient l’équilibre entre monde urbain et monde rural. » [11]. La condamnation est faite en bloc et avec peu de concessions.
Avoir suivi la politique dans les années 80 ou 90 dispense quasiment de l’étude des différentes mesures du Front qui sont détaillées sur son site officiel. Il semble par contre plus intéressant de se concentrer sur la politique économique, point faible, à en croire les médias de masse, du parti d’extrême droite (terme que ne reconnaît d’ailleurs pas sa candidate[12]).
A un Euro près…
La seule révolution dans le programme frontiste est dans le chapitre économique. C’est d’ailleurs sur ce point qu’appuient tous ses détracteurs qui ont de plus en plus de mal à griffer le FN sur d’autres propositions, preuve que le travail de dédiabolisation ou normalisation entamé par Marine Le Pen porte ses fruits.
Les condamnations sont nombreuses[13] face à ces grandes idées économiques jugées irréalistes : sortie progressive de l’euro, rétablissement des douanes, fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG, indexation des salaires sur les prix, nationalisation des banques et de l’énergie, cotisations de 40 ans pour la retraite ou stopper l’immigration au coût faramineux selon M. Le Pen.
Même les économistes dont se sont inspiré Marine Le Pen et ses conseillers ne plébiscitent pas le programme finalement constitué. Jacques Sapir y voit un « grand amateurisme »[14],Christian Saint-Etienne se déclare contre la sortie de l’euro ou encore Philippe Simonnot déclare qu’il « n’est pas souverainiste »[15]. Idéalisme et raccourcis, voilà comment la presse décrit le programme économique du Front National.
Néanmoins, entendre un autre son de cloche peut parfois faire du bien et d’autres articles, minoritaires[16] font remarquer que ces mêmes économistes discutent des points de détails ou la façon dont est présentée la politique sans la désavouer véritablement. Qui plus est, la sortie de l’Euro n’est pas le monopole du FN mais partagé par d’autres politiques tels Nicolas Dupont-Aignan qui en a fait l’un de ses principaux arguments[17] avec force d’études. De plus, le sujet évoqué il y a quelques mois prêtait à rire à gorge déployée. Les réflexions quant au bien fondé de l’Euro en France se sont multipliées depuis lors et l’idée paraît ô combien moins absurde.
Sans être un économiste chevronné, une conclusion semble s’imposer : Marine Le Pen prône un changement énorme en matière d’économie et propose de relancer les dés, faisant tabula rasa des erreurs passées. Le problème est que nul ne sait vers quel horizon ces propositions devenues réalité mèneraient… vers la surface ou vers l’abîme ?
Marine Le Pen est une figure complexe qui se veut la plus simple possible. Force est de constater qu’elle est surtout une « bête politique ». Aisance, assurance et charisme peuvent être mis à son crédit parmi des candidats assez ternes. Son numéro d’équilibriste politique est de haute voltige et sa stratégie de dédiabolisation du FN en bonne voie. Avec des propositions radicales, l’avenir est incertain et le changement serait brusque mais ce dernier semble déjà plus réaliste que du temps de Jean-Marie. Les mécontents d’un UMPS qui ne se reconnaissent pas à la gauche de la gauche pourraient se diriger vers une formation frontiste au discours plus modéré qu’auparavant mais aux idées bien définies et voir Marine Le Pen au second tour ne serait pas tant une surprise que cela. Aller plus loin semble impossible car la majorité ne se reconnaitra pas dans des propositions si peu consensuelles et réellement incertaines.
Gageons aussi que, si le FN arrivait au second tour, la levée de bouclier sera grande dans les médias mais certainement moins efficace qu’en 2002. Et si Marine Le Pen pouvait être plus qu’un poil à gratter ou une fédératrices de marginaux ?!
[1] Www.marinelepen2012.fr – 30/12/2011
[2] http://www.ina.fr/presidentielles/les-candidats/video/PAC02030886/portrait-de-marine-le-pen-fn.fr.html
[5] http://www.frontnational.com/ - 30-12-2011
[7] http://www.frontnational.com/ - 18-01-2012
[8] http://www.liberation.fr/politiques/01012327023-pour-marine-le-pen-le-systeme-umps-tourne-au-radeau-de-la-meduse Note de l’auteur : Comme quoi, si Delacroix n’a pas pensé à Marine, la réciproque n’est pas vraie !
[9] http://www.lepost.fr/article/2011/11/24/2645395_droit-de-vote-des-etrangers-quand-sarkozy-change-d-avis-comme-de-chemise.html
[11] http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/avenir-de-la-nation/amenagement-du-territoire/
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