Carton rouge pour Alain Juppé, un sarkumulus avant d’autres ?
Les onze Bleus du capitaine Fillon, sélectionnés pour le championnat législatif, devront donc jouer à dix puisque, parmi les ministres candidats, Alain Juppé a été battu au terme d’un scrutin historique. Faut-il rappeler, comme toute la presse sérieuse le fait, que depuis la guerre, cette deuxième circonscription, fief notamment de Chaban-Delmas, a toujours été gagnée par la droite et qu’aucun maire en exercice n’y fut battu. La victoire de la socialiste Michèle Delaunay, si elle n’est pas une surprise, reste une énigme tout de même. Une enquête s’impose.
Rappelons que la candidate Royal y avait remporté 54 points lors du scrutin présidentiel. Mais dans un contexte différent et avec une participation massive des électeurs. C’était un signe, pourrait-on dire. La composition sociologique de cette circonscription est assez hétérogène. On y trouve des ménages de condition modeste, rive droite notamment, un bon nombre de Français des classes moyennes et les gens huppés du fameux triangle dont l’un des côtés est les allées Tourny, zone hypercentrale comprenant des boutiques de luxe et des vieilles demeures de caractère retapées pour nouveaux et anciens riches. Cette circonscription en fait est taillée pour un élu de droite, comme peuvent l’être celles de Lyon. Mais la Gironde est une terre de radicalité et de fronde, un lieu parsemé de mystères. D’ailleurs, hier soir vers 22 heures, un violent orage s’est levé, comme pour célébrer ce séisme politique qui restera un coup de tonnerre dans ces élections législatives qu’on croyait prévues pour une vague bleue.
Juppé était comme on dit en ballottage incertain, livré à l’arbitrage des électeurs du Modem pesant environ dix points et qui, visiblement, ont réussi à peser. Il n’en reste pas moins que le résultat est curieux, compte tenu de l’historique de cette circonscription. Au passage, on doit souligner cette règle du ministre battu, ministre déchu, et la fantaisie électorale de membres du gouvernement en place jouant avec l’esprit de la représentation. Un candidat est un représentant. Or, de fait, un ministre en place et qui est destiné à le rester se présente alors qu’il ne représentera pas les électeurs pour une bonne raison. C’est en effet son suppléant qui siègera, en l’occurrence un Hugues Martin dont on connaît le charisme, proche de celui d’un fameux coquillage cultivé dans le bassin girondin. Parmi les électeurs, certains ont peut-être pris ce fait en compte.
Juppé maire, son tramway ultramoderne, unique au monde, alimentation par le sol, ses quais revivifiés, sans les vieux hangars poisseux d’antan, avec une interminable esplanade faite de jeux d’eau, de jardins, de restaurants, de pistes de roller, des jeux pour enfant, une vue dégagée depuis le départ du Colbert. Une municipalité soignant ses riverains, apposant force plots sur les trottoirs pour éviter que les véhicules ne stationnent devant des belles échoppes prisées par les classes moyennes supérieures. Dans les discussions entre Bordelais, dans les dîners en villes, les mots échangés entre voisins ou dans les magasins, chacun y va de son compliment pour la gestion de la ville, l’aménagement, la propreté, les belles fêtes qui y sont données, les expositions, la fête du Fleuve où l’on célèbre la bonne bouffe et les épicuriales allées de Tourny au nom qui veut tout dire. Bref, où sont passés les gens si contents de la gestion Juppé ? Bande d’ingrats !
En fait, il se pourrait bien que de belles façades ne soient que des trompe-l’œil, tout comme les commentaires des journaux locaux et les avis donnés par les bavards. Cette belle ville ne masque pas quelques aigreurs, malheurs, mécontentements, marasmes, couacs municipaux. Et puis rappelons que Juppé s’est implanté dans cette ville, tout en arborant une superbe, une sérénité que d’aucuns ont pu prendre pour de l’arrogance, notamment lorsque, contrairement à l’esprit des lois, formule qui dans les terres de Montesquieu résonne d’un sens particulier, cet esprit des lois qui a révélé quelques ressorts féodaux, ou du moins notables, à l’occasion d’un conseil municipal qui démissionna pour que le chevalier, parti se ressourcer en terre québécoise, revienne prendre possession de son fief.
Bref, Bordeaux fête le fleuve mais ses électeurs on gâché la fête à Juppé, et si ça se trouve, il ont mis un sérieux coup de canif dans le contrat de dupe signé entre les politiques et la société du spectacle. On ne joue plus, ici, le spectacle est fini. Enfin, si on en croit quelques rumeurs sur cette circonstancielle amitié reliant Sarkozy et Juppé, on peut aussi voir cet échec comme un acte manqué. Allez savoir si le ministre du Développement durable voulait en son for intérieur réellement durer au sein d’un gouvernement dirigé par un monarque et son secrétaire particulier ?
Un sarkumulus désigne quelques nuages s’amoncelant sur le paysage politique d’après 2007, laissant présager des phénomènes stratopolitiques étranges, à l’image du climat. La TVA sociale, l’éviction de Juppé, mais aussi à gauche, quelques orages à prévoir malgré une victoire dont la capacité de soudure est à durée limitée.
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