Quelle sont les conséquences de la candidature d’un directeur du FMI au présidentielles, présentée comme de plus en plus probable par les médias ? Ne faut-il pas y voir, notamment, une des causes de la montée de Marine Le Pen dans un pays où le désir de changement et même la révolte sont plutôt forts ? Mais la montée de Marine Le Pen n'était-elle pas aussi une aubaine pour D. Strauss-Kahn et pour les milieux qui le soutiennent ?
N’importe quel observateur des médias français se rendra compte que dans la plupart d’entre eux sont publiés ou diffusés, presque quotidiennement, des articles et des émissions, tous dédiés à Dominique Strauss-Kahn, aux sondages, aux faits réels ou supposées tels, qui le valorisent.
Cela est tellement flagrant que la promotion de la candidature de DSK semble tenir lieu de ligne éditoriale pour la politique française dans la plupart de ces médias.
Quelles sont les raisons qui poussent aujourd’hui les Dassault, Lagardère, Pigasse, Rothschild, Arnault, Pineau, Bolloré, Bouygues (1) à soutenir avec autant d’insistance et avec une telle unanimité la candidature d’un socialiste qui a été un des lobbyistes les plus importants en France (2) ? L’approbation d’autant d’hommes d’affaire, de financiers, d’industriels de l’armement n’est-elle le signe que DSK est d’avantage le candidat d’un système qui désire se maintenir en place et qui voit en lui la garantie que les privilèges qui assurent aujourd’hui sa prospérité soient maintenu et éventuellement renforcés (3) ? Et DSK n’a-t-il pas prouvé par le passé qu’une telle chose pouvait être attendue de lui (4) ?
Quoi qu’il en soit, la mise en avant de DSK a de lourdes conséquences pour le PS car DSK, de part ses activités politiques et de lobbying passées et présentes ne peut ni rassembler la gauche, ni prétendre être le candidat du changement ; alors que ces deux conditions semblent devoir être réunies par un candidat de ce parti s’il veut gagner une élection.
On se souvient en effet que François Mitterrand a été élu à la présidence en rassemblant la gauche grâce au « programme commun » et que Lionel Jospin a remporté les législatives de 1997 de la même façon, en rassemblant la gauche au sein de « la gauche plurielle ».
Et en 1981, Mitterrand proposait de « changer la vie », une façon de se poser en acteur du changement politique positif, de susciter l’espoir dans ce changement et d’attirer à lui les voix de ceux et celles qui le désiraient et l’espéraient, et même de ceux et celles qui en avaient une vision plus radicale que celle qu’un candidat du PS pouvait exposer.
Or aujourd’hui ce désir de changement n’est pas mort. Il est stimulé par les conséquences économiques, politiques et sociales de la mondialisation et de la crise financière, par le scandale de plus en plus apparent d’une finance toute puissante (5) et de gouvernements à ses ordres (6), et par l’évidence de plus en plus reconnue d’un besoin de transformation radicale des rapports de force entre la finance spéculative et les autorités politiques. C’est-à-dire, la nécessité pour ces dernières de mettre un terme aux activités nocives pour l’économie mondiale que l’industrie financière a développé en toute impunité, et avec leur aide.
Lors d’un récent sondage, 58% des personnes interrogées déclaraient souhaiter une révolte en France et elles étaient 49% à penser qu’une telle chose était possible, et ces proportions augmentaient encore chez les personnes qui se sont déclarées de gauche (7). La révolte n’est-elle pas la radicalisation d’un désir de changement qui ne peut s’exprimer autrement ?
Donc il semble bien, aujourd’hui encore plus qu’en 81, qu’un candidat du PS à l’élection présidentielle doit offrir une réponse claire et cohérente à ce désir de changement. Et rappelons nous que lors de cette élection on voit s’exprimer tout particulièrement cet espoir et ce désir et que le thème du changement constitue le cœur du débat des présidentielles(8). Pour réunir la gauche, le candidat du PS doit remplir cette 1ère condition.
Mais tout cela semble très difficile pour DSK. Et pour cause ! Comment celui qui a été un des lobbyistes les plus importants des grosses entreprises françaises, un des piliers du lobby du nucléaire (2), un directeur du FMI, une institution foncièrement dévoué aux intérêts de l’industrie financière (9), dont les méthodes n’ont pas changé (10) et ont suscitées des émeutes en Grèce (11) et été une des causes d’un renversement de pouvoir en Tunisie (12) ; comment un tel homme politique pourrait-il prétendre être le candidat du changement politique positif, puisqu’il a défendu et défend encore les intérêts des milieux qui y sont les plus hostiles (13) ? S’il s‘y aventurait, ses adversaires politiques n’auraient aucune difficulté à fournir aux électeurs les informations nécessaires pour infirmer une telle prétention.
Tout cela nous montre qu’avec une candidature de DSK, nous serions dans une situation dramatique. La gauche serait privé de son thème de campagne le plus porteur, c’est-à-dire le changement global et délibéré voir radical de politique économique, et Marine Le Pen, qui complète maintenant le discourt traditionnel du FN sur l’immigration par un discourt altermondialiste pourrait paraître beaucoup plus crédible aux yeux de nombreux électeurs en tant que candidate incarnant le changement, car la gauche de la gauche serait invalidée en cela par son incapacité à accéder au 2e tour et par les reports de voix attendus sur DSK ; alors que M. Le Pen pourrait non seulement accéder au 2e tour, mais encore provoquer l’espoir insensé chez certains électeurs de remporter l’élection et ce, sans faire alliance avec qui que se soit.
M. Le Pen serait donc, surtout dans le cas d’une candidature de Sarkozy - lui aussi peu crédible pour incarner le changement - en situation idéale pour attirer à elle de nombreux électeurs et faire oublier tout ce dont le FN est encore aujourd’hui porteur et qui fait que nous devrions probablement l’éviter à tout prix.
DSK est donc très loin d’être un candidat honorable pour la gauche, mais il est en plus un des plus efficaces stimulateurs du FN, et la tournure qu’a pris les événement politiques à la suite de la publication du sondage Interactive Harris qui mettait Marine Le Pen en tête du 1er tour doit nous inviter à nous poser quelques questions.
Les milieux qui soutiennent DSK espèrent-ils grâce à lui contrôler et désarmer les désirs et les possibilités de changements politiques positifs véritables ? La montée du FN n’était-elle pas finalement aussi une aubaine pour eux, en ce sens qu’elle leur permet de présenter DSK comme le meilleur recourt contre ce parti, et de ce fait, d’éviter le plus possible le débat sur les propositions et sur les options politiques de DSK ? Et ce parti n’est-il pas finalement très utile pour tous ceux qui redoutent des changements contraires à leurs intérêts, puisqu’en attirant à lui une partie des votes de ceux qui désirent des changements positifs, le FN les neutralise, d’une part par son incapacité à accéder au pouvoir et d’autre part par son incapacité fondamentale à donner une réponse véritable à ces désirs de changement ?
Au fait, les soutiens de DSK se soucient-ils de ce qui se passerait en cas de victoire de leur candidat en 2012 ? La montée du FN va-telle s’arrêter comme par miracle après l’élection ? Les effets de la politique d’austérité imposée par la « gouvernance budgétaire européenne » mise en place par le "Pacte de l'Euro et de la compétitivité" que DSK avait soutenu à sa manière avant son adoption (14) ne vont-ils pas encore favoriser un climat contestataire dont le FN pourrait bénéficier ?
À toutes ces questions, l’actualité politique a déjà donné des éléments de réponse…
Par Gaël Michel
Notes :
5. Dans un sondage Ifop récent, 89% des sondés pensent « qu’aujourd’hui se sont principalement les marchés financiers et non plus les Etats qui dirigent le monde, et ils sont 71% à penser qu’ « on ne peut pas avoir confiance dans les medias. »
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