L’imagination au pouvoir
Marine Le Pen serait en tête au premier tour. Le peuple de gauche a mis en marche il y a une dizaine d’années la machine à perdre qui fonctionne à plein régime. Plus de pensée politique, plus de propositions (je parle du peuple, pas des élus). Une plainte permanente, l’idée que la politique est l’affaire des politiques (des élus, des décideurs) et seulement d’eux. Un antisarkozysme répétitif et consensuel. Un discrédit a priori porté sur le seul candidat de gauche susceptible de battre Sarko : DSK. Dans ce cadre générique qui tient lieu de cadre au débat politique, Sarko a les mains libres, nul ne le gène, et sans doute, si son mauvais caractère était trop pénible à supporter, on a Marine Le Pen qui fera aussi bien (mal) que lui.
Il est temps de se mettre au boulot et de produire des situations nouvelles conformes à nos vœux pour produire des idées nouvelles susceptibles de faire un programme national de politique nationale.
Edgar Morin, interrogé sur les candidats de son vœu à gauche répondit que ce candidat n’existait pas, qu’il devrait être un composite de Martine Aubry, de Ségolène Royale, de François Hollande… attribuant à chacun une qualité. C’était sans doute le 27 janvier. Le journaliste l’a questionné sur DSK : « Ah, non pas lui ! Il est au FMI et c’est une chose contre laquelle on doit lutter. » Rien que d’y aller discrédite. Or, Edgar Morin écrit et dit que la pensée est en crise, de part la compartimentation des savoirs. Il prône la complexité. Mais pas pour le FMI. Pour le FMI, le mal est dans l’objet, le mal est l’objet. Le niveau financier des relations internationales existe. Ce niveau est mal en soi. S’en approcher salit définitivement. Il ne reste qu’à le laisser aux déjà-sales. Ne pas s’y intéresser, ne rien en penser, ne pas y agir et tenter de lutter contre, de l’extérieur, et même de loin et si on peut.
On ne fait pas plus belle « machine à perdre » pour la gauche que ce propos qui n’a rien de complexe. Le candidat excellent à gauche n’existe pas et ne peut exister. Il faudrait même un candidat sans singularité, sans personnalité, qui incarne les valeurs dans un lien direct avec ces valeurs. Une femme ou un homme sans autre qualité que d’incarner la gauche. Il faut un saint, qui n’ait jamais approché le mal. Parce qu’approcher le mal contamine pour toujours. Et le seul candidat susceptible de devenir Président est contaminé : il n’est donc pas de gauche.
Il faut donc laisser le mal à ceux qui sont du côté du mal, sans quoi c’est nous qui passons du côté du mal. Ce type de discours conduit à l’échec, comme si celles et ceux qui le tiennent désiraient l’échec. Ce type de discours est en train de produire cet échec. Ce type de discours sous-tend la plupart des discours qui se prétendent de gauche sur les prochaines élections présidentielles. Thomas Legrand de France Inter invente le nom du candidat idéal du PS : Strausaubrylandroyal (dans le genre) et rajoute aussitôt : « oui, je sais c’est facile ». Si c’est facile, il peut faire plus difficile… plus travaillé. Ce type de discours atteint tout le monde, même le tenant et promoteur de la complexité, des rétroactions, de la récursivité ; qui devient soudain manichéen et promeut l’échec, peut-être sans s’en rendre compte. Au moins, les citoyens de gauche auront ce qu’ils ont produit. L’échec de la gauche sera leur succès.
La droite a embrayé dans cette direction. C’est facile, la gauche lui indique le cadre général ce qu’elle doit faire et dire pour délégitimer le seul candidat capable de battre Sarkozy. La droite a commencé par : DSK est loin. La gauche a raccroché cette critique à Pétain : « la terre ne ment pas ». Horreur ! Les hommes politiques de gauche continuent à séparer le bon grain et l’ivraie, et à questionner leurs opposants, seulement leurs opposants sans se questionner eux-mêmes. Or, si cette remarque s’apparente à « la terre ne ment pas », elle s’apparente aussi à l’idée que ce niveau international de la finance n’est pas en soi respectable et retire la respectabilité à celles et ceux qui s’en mêlent. La droite trouvera d’autres choses dans cette ligne si bien définie par la gauche qui lui dit où porter ses coups.
Le Monde a publié un article selon lequel une victoire de Sarkozy serait « un cas d’école ». Je ne comprends pas bien l’expression « cas d’école », dans ce cas. Cela semble signifier que jamais un Président n’a été aussi bas dans les sondages quinze mois avant les élections, le ratio avec les 50% de votes nécessaires n’a jamais été vécu par la France. « Cas d’école » signifierait « fait sans précédent ».
Cependant, cela me semble avoir de très fortes chances de se produire.
Si DSK est élu tout de même, son discrédit par les citoyens de gauche sera actif, fort et pointu au lendemain de son élection. La droite n’aura rien à faire. Cela aussi participe aussi de la prophétie auto-réalisatrice d’empêchement de son élection.
Sarkozy rend un service inestimable aux citoyens de gauche : il suffit de s’indigner de sa politique, de son comportement, de ses paroles… pour se sentir de gauche. Alors que l’anti-Sarkozysme est très général (voir les sondages). Etre anti-Sarkozyste ne représente aucun mérite personnel, aucune identité politique remarquable, ne clive pas entre la droite et la gauche.
On peut dire que la complexité de l’état du système politique en France actuellement tient à ceci que ce qui fait haïr Sarkozy est aussi ce qui le fait élire. Il nourrit la paresse intellectuelle des citoyens de gauche. C’est lui, Sarkozy, qui donne le cadre générique des discours politiques et du clivage droite/gauche. Il est le maître du jeu. Il me semble qu’il l’a très bien compris, qu’il insiste et qu’il en rajoute avec par exemple le débat sur l’islam transformé plus ou moins en débat sur la laïcité.
Etre de gauche consisterait plutôt à ne pas se laisser dominer ainsi par un homme aussi problématique, si facilement. Etre de gauche consisterait plutôt à imposer un autre cadre générique des discours et de l’action politique : un cadre où l’action personnelle et l’action étatique seraient reliées, un cadre dans lequel la politique ne consisterait pas seulement à se tourner vers l’Etat en l’imaginant tout-puissant et en lui reprochant de ne pas savoir nous protéger assez. Un cadre où le « vivre ensemble » serait pensé politiquement à tous les étages, du quotidien au global planétaire.
Une pensée politique de gauche devrait investir tous les aspects de la vie, de notre vie… de la famille, du travail à toutes les actions associatives locales, nationales, internationales, mondiales… Une pensée politique de gauche devrait nourrir une action positive de gauche (et pas seulement une plainte morale). Une action politique de gauche devrait créer des formes d’égalité de pouvoir, de travail différent, alternatif, des formes praticables par chacun et généralisables aux échelons des élus (depuis la municipalité jusqu’aux instances mondiales, G20, FMI…). Une pensée et une pratique de la vie, située à gauche, devrait faire éclater les cadres institués de la parole et des actes politiques. Etre subversive dans sa forme même. L’imagination au pouvoir.
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