Saint Foucauld, protégez Tamanrasset !
Enivré jusqu’à la nausée par un pétrole qui coule à flots, le pouvoir algérien n’a jamais vu la poule aux œufs d’or qui gît à ses pieds. Au fin fond du Sahara à 2 000 km d’Alger, Tamanrasset, un lieu de pèlerinage mythique, que des millions de chrétiens dans le monde rêvent de visiter pour y sentir la présence divine selon l’expression biblique : « Vas dans le désert et je parlerai à ton coeur ».
Alors que les pèlerins se comptent par millions en d’autres lieux, Tamanrasset peine à en recevoir quelques milliers « escortés par la gendarmerie » en raison de l’insécurité chronique et la mauvaise image de l’Algérie, destination crainte par les tours-opérateurs.
Cette ville, devenue la capitale du Hoggar a été créée par « l’ermite du Sahara », Charles de Foucauld, devenu le Bienheureux depuis sa béatification au Vatican le 13 novembre 2005. Après avoir construit le monastère de Beni-Abbès en 1901, il est arrivé dans le Hoggar en conquérant pour « évangéliser les pauvres nègres du Sahara ». Sa rencontre avec l’Amenokal Moussa Ag Amastane le dérouta lorsqu’il découvrit la culture islamique des touaregs. Il se lia d’amitié avec eux, et s’installa au bord de l’oued Tamanrasset en 1905. Il y construisit une chapelle, surnommée la Frégate, première maison en pierre recouverte de terre séchée. En 1910, le « marabout », comme le nomment les Touaregs, construisit l’ermitage de l’Assekrem, à 2 800 m d’altitude. En 1915, Foucauld construisit de l’autre côté de l’oued le Bordj, un fortin pour protéger la centaine de touaregs qui vivaient dans des zeribas à Tamanrasset. C’est à l’entrée de ce Bordj qu’il mourut assassiné le 1er décembre 1916 lors d’une razzia. Pendant ces dix années, il rédigea un dictionnaire touareg-français de plus de 2 000 pages, des recueils de poésies touaregs de plus de 6 000 vers, des travaux ethnologiques, de nombreux écrits religieux, notamment ses Méditations sur les Saints Evangiles, sans oublier ses multiples échanges épistolaires militaires, religieux, philosophiques, etc. C’est cette fantastique et prolifique inspiration spirituelle et intellectuelle, alors qu’il est démuni de tout dans ce désert, qui fascine les pèlerins. Foucauld a marqué le XXe siècle par son parcours prophétique qui le mena de Strasbourg à Tamanrasset, en passant par Nazareth, la Syrie et le Maroc. En reconnaissant la sainteté du Vénérable Charles de Foucauld, le Vatican reconnaît son chemin spirituel comme un modèle de vie, un exemple à suivre et à méditer... et donne encore plus de valeur à Tamanrasset comme lieu de pèlerinage « officialisé » par l’Eglise catholique.
Foucauld glorifia le désert comme lieu de spiritualité : « Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir la grâce de Dieu ; c’est là qu’on se vide, qu’on chasse de soi tout ce qui n’est pas Dieu ». Le pèlerinage spirituel dans le désert est devenu un antidote aux méfaits de la société de consommation, au manque de sens apparent de la vie quotidienne. C’est un voyage vers l’être intérieur. Cette vogue monastique prend de plus en plus d’importance dans le développement de certaines destinations touristiques.
Foucauld est à l’origine d’une famille spirituelle éparpillée dans le monde, l’Union des Frères et Soeurs du Sacré-cœur (www.charlesdefoucauld.org). C’est grâce au bénévolat de ses membres vieillissants que les trois lieux de culte et de pèlerinage de Tamanrasset sont préservés au prix d’énormes sacrifices face à une agression foncière anarchique.
Aucun des trois édifices légués par Foucauld, faisant partie de l’Histoire universelle et du patrimoine algérien, n’a été classé monument historique. Alors que les bâtiments administratifs sont hautement protégés et sécurisés, l’indifférence des autorités a permis à un voisinage inculte et sans scrupules de grignoter des espaces et construire autour de la chapelle de Gaât el Oued au point de l’étouffer, malgré les nombreuses protestations des Frères restées sans suite. Le mauvais exemple est donné par la résidence du wali qui à force de s’étendre a pratiquement annexé le Bordj et fait disparaître sous un garage l’emplacement où se trouvait le tombeau du père Foucauld. Un des deux arbres centenaires du Bordj vient d’être rasé parce qu’il gênait l’énième badigeonnage de la clôture de cette résidence.
Une jeune fille, Ghania, s’est portée volontaire pour servir de guide aux touristes qui visitent le Bordj. Elle s’est occupée personnellement et à ses frais de travaux de restauration avec des cousins. Elle s’est déplacée à Rome, à l’occasion de la béatification du père Foucauld, où elle a fait une conférence sur l’histoire de ce fort devant les sommités du Vatican. Et pourtant, elle ne touche que 25 €/mois payés par le « filet social » de la mairie. En dehors des heures d’ouverture, il n’y a même pas de gardien pour surveiller les précieux objets et documents de ce musée.
Tamanrasset, la plus « grande richesse touristique » de l’Algérie souffre de sa pauvreté économique. Un seul hôtel 3*, le Tahat vieux de trente ans, deux ou trois dortoirs miteux, quelques campings sans confort. Aucun restaurant digne de ce nom, quelques gargotes à l’hygiène déplorable et aux breuvages douteux. Seulement trois stations-service où on fait des chaînes interminables, pendant que le carburant est servi aux contrebandiers.
La capitale du Hoggar et ses environs sont devenus un dépotoir à ciel ouvert d’ordures ménagères. La beauté sauvage de ce paysage époustouflant est défigurée par les sachets plastiques qui s’envolent et s’accrochent aux arbres, les détritus plastifiés et les boîtes de conserve roulant sous le vent de sable.
Et quel contraste entre les nombreux 4x4 flambants neufs des fonctionnaires, alors que les agences de voyages peinent à transporter les touristes dans leurs vieux 4x4 rafistolés et brinquebalants, sans confort ni climatiseurs ni GPS.
Les rares activités culturelles ont disparu comme le Tafsit du printemps ou la ziyara de Daghmouli. Le fameux Assihar, Foire d’échanges commerciaux avec les pays du Sahel, s’est transformé en friperie locale. Il doit rester une ou deux joueuses d’Imzad (violon touareg) et trois ou quatre chanteuses de Tindé (chants touaregs avec tambourin). Quant aux artisans ancestraux de Tahagart et Sorro, ils se sont transformés en tôliers et mécaniciens. La culture et l’artisanat touaregs agonisent dans l’indifférence générale.
Seul le Bienheureux Charles de Foucauld veille sur le Hoggar en attendant des jours meilleurs. Il vient juste de réaliser un dernier miracle en chassant les Américains qui réalisaient une base militaire sur l’aéroport. Le chantier a été abandonné et l’entreprise chargée de le réaliser dissoute. Tamanrasset est destinée au silence et à la paix des âmes, pas aux bruits de bottes ni à la guerre.
Saâd Lounès
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