Ah ça Iran... les zélitocrates à la poubelle... et le Shah Kozy avec !
Il y a trente ans, révolution en Iran. Avons-nous tout compris ? Quels enseignements tirer de l’Histoire ? Un billet à ne pas lire, ou alors à lire en entier et deux fois plutôt qu’une.

Le renversement du Shah d’Iran par une insurrection populaire, guidée par les religieux, restera un grand moment dans « l’Histoire de la Perse ». L’instauration de la République islamique d’Iran a vite fait déchanter les intellectuels, tout en inquiétant les dirigeants occidentaux, craignant une contagion à d’autres pays arabes. Si cette montée en puissance des mouvances islamiques est avérée depuis trente ans, on ne peut quand même pas penser à une menace pesant sur l’humanité. Et franchement, les régimes des mollah et les factions islamiques marginales devraient nous sembler moins inquiétantes que l’apogée de la guerre froide où les Etats-majors des deux grandes puissances répétaient des scénarios impliquant les destructions de grandes villes une fois le feu nucléaire déclenché. Reste une interrogation. Quels enseignements peut-on tirer de cette révolution d’un genre spécial, a-t-on compris quels en étaient les ressorts et les aboutissants, et en fin de compte, pourquoi nos dirigeants détestent-ils l’Iran ? Jaugé en critères démocratiques, le régime iranien n’est pas pire que celui de l’Arabie Saoudite, ou de la Syrie.
A-t-on bien mesuré, compris, saisi le sens de ce qu’a représenté cette insurrection que Foucault hésitait à désigner comme une authentique révolution. Sous-entendu, mesurée avec les normes épistémologiques occidentales. Foucault le dit explicitement dans un article publié dans le Corriere della serra le 13 février 1979, l’insurrection populaire iranienne est d’une importance historique sans pour autant être conforme à un modèle « révolutionnaire » reconnu. Foucault avait du reste précisé sa pensée lors d’un entretien avec deux correspondants du journal Libération où il évoquait un malaise face à cette révolte populaire. Certes, il s’agissait du soulèvement d’une nation contre un régime jugé oppressant et donc révolutionnaire au sens très large du terme. Mais une révolution telle que la pense Foucault, en payant son tribut à Hegel, comporte deux éléments. L’un de nature dialectique, opposant des ensembles sociaux, des classes regroupées en deux ensembles censés dévoiler les contradictions d’une société. L’autre dynamique est politique. Elle met en scène une avant-garde intellectuelle, politique, plutôt déterminée dans ses aspirations, et capable d’entraîner la nation. Or, Foucault ne parvient pas à trouver la trace de ces deux dynamiques en œuvre dans la révolution iranienne. Pas d’avant-garde politique, pas de signe de lutte des classes aux contours nets ni de contradictions internes à la société.
L’analyse croisée de Foucault et des deux correspondants de Libé est riche d’enseignement (Dits et écrits, TII, p. 743). P. Blanchet avait constaté la présence de groupes marxistes à l’université de Téhéran mais sans doute, le phénomène était marginal et très localisé et du reste, compris par les intéressés comme une mouvance révolutionnaire sans avant-garde. Ce qui a rendu cette fronde populaire troublante, voire inquiétante, c’est qu’elle n’avait pas les contours habituels du progrès au sens occidental mais se drapait de revendications imprécises subordonnées à une vague de contestation au contenu religieux. Un contenu qui n’a pas été forcément saisi par Foucault, évoquant l’esprit d’un monde sans esprit ; et une fois de plus un tribut à Hegel.
Quelles sont les certitudes sur les événements de 1979 ? En premier lieu ce mouvement populaire traduisant une fusion des âmes et des espérances ; P. Blanchet traçant un parallèle entre Mao et Khomeiny, ainsi qu’entre les ferveurs populaires manifestées dans la Chine de 1967 et l’Iran de 1979. En second lieu, la situation post-révolutionnaire qui au bout du compte, ressemble à la France d’après 1789, une vacance de régime, un nouveau pouvoir à mettre en place, et cette fois, la prise de contrôle par de nouvelles élites politiques constituées à la faveur des luttes entre faction. Et au bout, des exactions. Un régime de terreur s’installe. Ce qui fait ressembler 1979 à 1789. Toujours est-il que cette révolution a troublé les esprits dans le monde entier. Non pas que les frondes et autres mécontentements, mouvances insurrectionnelles, contestations des pouvoirs, aient été surprenants ; c’était même le lot commun des sociétés ; mais que la révolte populaire ait réussi à chasser un régime dont on pensait qu’il était puissant, stable, capable de contenir un « putsch populaire ». Seuls, les militaires font des putschs, imposant alors la dictature au peuple, comme dans le Chili de 1973 ou dans quelques pays d’Afrique. Ces Iraniens ont sacrément innové, étonnant le monde. Réussir à faire tomber un régime fort restera sans doute l’exception qui confirme la règle.
Que savons-nous au juste de cette révolution, à part quelques clichés sur l’Islam, la charia et les mollahs ? Certainement, des centaines de livres ont été écrits, par des professeurs de Téhéran, de la Sorbonne, de Berkeley ou d’ailleurs. Du coup, je me demande bien si je peux livrer un avis qui sera jugé superficiel… comme peut l’être un édito d’un grand quotidien… mais bon, un peu d’audace ne nuit pas au sens du monde
Le premier point qui me semble déterminant dans cette révolution, c’est cette volonté (avec ou sans esprit) exprimée par un peuple face à un régime dont on sait une chose, c’est qu’il fut autoritaire mais tout de même efficace sur le plan du développement technique et industriel de l’Iran. En 1978, ce pays était la dixième puissance mondiale, grâce au dynamisme progressiste imposé par M.R. Pahlavi. Et c’est sur ce point qu’on voit se dessiner les lignes de rupture d’un pays façonné par les élites technocratiques, un Shah complice avec les pays hautement industrialisés, avec une élévation du niveau de vie, un modernisme à marche forcée, qui rencontre une société pas prête à entrer dans cette nouvelle culture et de plus, une société disloquée et séparée de l’appareil d’Etat. C’est cette condition qui fut l’un des deux ressorts de la révolution iranienne. Des élites qui imposent un progrès, un type de société, en ignorant ce que vit le peuple, dans sa chair et son esprit. Des élites qui n’eurent comme seul horizon d’imposer un développement économique, d’installer une bourgeoisie moderne, de lancer la police contre les récalcitrants. Il se peut bien que la société iranienne ait été disloquée, plus que toute autre, entre des élites modernistes et un peuple qui pour diverses raisons, s’est mis à détester le régime en place qui semblait l’ignorer et vivre de ses fastes. Une étrange leçon à méditer. Car en France, un schisme s’est dessiné entre élites et société, sans qu’on puisse comparer les deux pays. D’ailleurs, les sociétés ont toujours manifesté des traits de dislocation, de corporation, de scission entre cultures et classes, sans pour autant être menacées de révolution. Car la passion démocratique, la passion d’égalité, a soudé les sociétés et quand cette passion s’est déchaînée, elle a entraîné des mouvements historiques de grande ampleur. Mais au fait, n’est-ce pas cette passion qui fut l’un des ressorts de la révolution iranienne. Un désir de faire peuple, d’être unis, ne serait-ce qu’à travers le dénominateur commun d’un livre, le Coran. Un phénomène constaté par C. Brière ; des gens de tous niveaux de pensée mais unis sur le nom de Khomeiny et en amont, sur le Coran.
Second point. La passion pour l’égalité, qu’elle soit laïque ou religieuse, semble être un moteur de l’Histoire pour l’Occident et même l’Orient. Mais ce facteur est loin d’épuiser l’explication globale. Notamment la tension entre un gouvernement autoritaire, moderniste et un peuple auquel on impose des transformations économiques sans le consulter, mais en prétendant agir au nom de la patrie. Le Shah voulait une économie saine, moderne, développée, capable de répondre aux besoins matériels des 50 millions d’Iraniens et n’hésitait pas à revendiquer, au nom de cet intérêt supérieur, une modernisation à marche forcée, une course contre le temps, pour extraite le pays en 25 ans des siècles de retard pris sur le monde industriel ; avec un régime musclé censé défendre le progrès sociale et industriel contre toutes les forces réactionnaires, factieuses, conservatrices, communistes, de la société (M.R. Pahlavi, Réponse à l’Histoire, Stock, 1979)
Une conclusion fondamentale ? Marx avait relié le processus productif et la genèse d’une conscience en forgeant cette idée de conscience de classe. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, c’est en travaillant dans le système capitaliste qu’on devient prolétaire conscient d’appartenir à une classe aux aspirations et intérêts communs. Mais pour faire germer cette conscience de classe, il est nécessaire de former les consciences par un discours, un livre. D’où la place des écrits dits « marxistes » et les mouvances révolutionnaires. Le parallèle est vite tracé. Le Coran a joué en Iran un rôle équivalent en forgeant une conscience sociale. Dans les deux cas, la morale, la culture, les impératifs sociaux sont encadrés. Il s’agit de maîtriser, dévier, contrôler, voire freiner, la marche du progrès technique et économique. L’existence humaine n’est pas faite uniquement de désirs matériels. Divers sens s’entrelacent, morale, esthétique, culture, religion, émotions, peurs, espérances. La marche technique s’accompagne de la marche de l’esprit. Mais les deux marches ne se font pas au même rythme. La France possède une longue expérience en ce domaine. Ne serait-ce que cette fameuse querelle entre les anciens et les modernes en 1700. Certes, cette controverse fut esthétique mais elle prépara les options idéologiques ultérieures, notamment les antagonismes politiques et philosophiques mettant aux prises les partisans doctrinaux ainsi que les conservateurs opposés aux modernistes (progressiste) Les progrès scientifiques offrent parfois des possibilités d’existence ayant une portée dans le champ moral et politique. Exemple édifiant, les opposants à la pilule dans les années 1960 ou à l’avortement dans la décennie suivante.
Morale de l’Histoire. En France, les années 1960 et 1970 ont vu la société se débarrasser des normes imposées par les vieux ayatollahs et autres mollahs de l’ordre moral hérité du catholicisme. Il faut dire que la vie intellectuelle était foisonnante et le peuple, prêt à vivre de nouvelles expériences. A un point tel qu’une faction d’étudiants faillit faire tomber le régime. Un an plus tard, De Gaulle, qui n’avait rien d’un Khomeiny ni d’un Shah, s’en alla pour laisser place à un régime souple et progressiste. En 1979, c’est un peu l’inverse. Ne sachant pas comment « existentialiser » la vie dans un contexte de marche industrielle forcée, les Iraniens s’en sont remis à un régime de freinage social, une régression de plusieurs siècles selon les mots de Pahlavi. Cela dit, les Américains ont aussi pris quelques virages conservateurs à cette même époque. Remettre les Etats-Unis dans le bon ordre économique après la décadence hippie puis disco. Devinette. Comment traduit-on ayatollah à la Maison Blanche dans les années 2000 ? Par faucon ! Et en France ? Par faux cul !
Et si on prophétisait pour 2010 et après ? La genèse des révolutions modernes s’inscrit dans un doublet esprit technique, qui n’est autre que la métamorphose de l’ancien doublet empirico-transcendantal hérité de Descartes et Kant. Le progrès impose des choix de société, suscite des aspirations autant que des réactions. Celle-ci étant de deux ordres, dans le monde social, liée à l’esprit s’opposant à l’esprit ; et dans le modernisme économique, l’esprit qui pousse la technique et l’esprit qui freine la technique. J’ose ici une comparaison audacieuse ! Quelque part, le parti pris moderniste du Shah, orienté vers la modernisation à marche forcée, semble être aussi le fait du Président Sarkozy conseillé par sa faction. Certes, il ne s’agit pas de rattraper trois siècles de retard mais plutôt une décennie, le décalage qui sans doute dans l’esprit des modernistes sarkoziens, sépare la France des Etats-Unis ou de la Suède ou de ce qu’on veut bien prendre comme modèle à suivre. Le grand dada de Sarkozy, partagé avec Barroso, c’est l’économie de la connaissance. C’est aussi la réforme des tuyauteries de la fonction publique pour que l’usine fonctionne mieux avec moins de personnels et de moyens. Mais une partie du peuple français s’oppose farouchement à ce régime politique. Et quelques ayatollahs s’agitent, Mélenchon, Royal, Besancenot. On les voit près de la Guadeloupe ces temps-ci, tels des papillons attirés par le feu insurrectionnel.
Bien évidemment qu’une révolution comme en Iran et comme auparavant n’est pas possible en France. Même avec cette colère diffuse que nous connaissons. Si les Français veulent changer de régime, qu’ils aillent aux urnes. Hélas, il n’y a pas d’alternative. Le PS est dans un état de décomposition avancée. Pour une révolution dans les urnes, il nous faudrait cette condition ayant favorisé la révolution en Iran. A savoir, un livre en partage ou du moins, un ensemble idéologique voire prophétique, auquel adhère une majorité de Français. Nous en sommes loin. La société est divisée, fragmentée. Les intellectuels n’ont plus le souffle de l’innovation. Ils se perdent dans une scolastique post-moderne, voire, rétrograde, avec des considérations héritées du programme commun de la gauche en 1978.
Du Shah Sarkozy, on notera que son action moderniste et réformiste n’a rien de commun avec celle du Shah d’Iran. Rappelons qu’en 25 ans de règne du Shah, l’illettrisme est tombé de 80% à 20%, que le nombre d’élèves est passé de 400 000 à 10 millions en 1978. Alors que cette nouvelle société de la connaissance promise par Sarkozy se construit sur fond de délitement culturel et pédagogique de l’école, du lycée, de l’université. On peut comprendre les réactions légitimes des professionnels dans le Service public. Quelque part, ils se réclament d’un Coran laïque, une sorte de livre sur l’égalité républicaine, la solidarité, la fraternité, un livre composite dont les auteurs sont dispersés dans les siècles.
Au bout du compte, c’est peut-être le seul débat qui reste et qui vaut. Le choix entre un modernisme dont on se demande s’il continue à servir la société et un humanisme indéfini qui risque de freiner la compétition française dans le jeu de la mondialisation technologique. Le modernisme décliné dans l’économisme de la connaissance n’a plus comme finalité le progrès social, comme ce fut le cas dans la France de Jules Ferry à Mitterrand, ou de l’Iran du shah. C’est même un déni de civilisation et une main mise des zélitocrates sur la matière humaine arraisonnée. Avec pour seul horizon des chiffres de croissance. Une folie ! Quant à l’humanisme, il ne vaut que s’il n’est pas entaché d’égoïsmes et de corporatismes. Est-ce le cas des revendications syndicales et des chevaliers blanc de l’anti-capitalisme ? J’en doute fort. Il manque à ce pays la magie, la poésie des intellectuels. Les clercs ont trahi, et ce n’est pas nouveau. Il manque un Dernier Testament pour qu’advienne une révolution sur tous les plans, surtout celui de l’esprit. Une révolution aura lieu, elle se fera sans les révolutionnaires tout en mettant les zélitocrates à la poubelle. L’homme qui se tient droit ne peut pas accepter d’être gouverné et manipulé comme c’est le cas actuellement. Hélas, je crains que la jeunesse ne soit pas à la hauteur de l’Histoire. C’est bien là le seul et unique drame français.
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