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Accueil du site > Actualités > Société > Albert Jacquard (1925-2013), entre science et médias

Albert Jacquard (1925-2013), entre science et médias

Généticien, statisticien, philosophe, humaniste, il s’était réveillé haut fonctionnaire conformiste et indifférent, et avait voulu compenser par de nombreuses actions militantes malgré son grand âge. Qu’on apprécie ou pas ses idées, sa bonhomie, son image récurrente dans les médias, il a apporté sa pierre à la vulgarisation scientifique et à une certaine idée de penser avant tout à l’humain, en respectant la dignité de tous, même des plus démunis.

Le professeur Albert Jacquard s’est éteint à Paris, à son domicile du sixième arrondissement, dans la soirée du mercredi 11 septembre 2013 des suites d’une grave maladie (une forme de leucémie). Sa disparition m’a beaucoup attristé. Je n’avais pas partagé beaucoup de ses idées politiques, c’est vrai, mais j’avais eu l’occasion d’apprécier l’homme qu’il avait été, sa gentillesse, sa sympathique bienveillance, son épaisseur intellectuelle, sa modestie et surtout, son humanisme qui manque énormément lors des prises de décision dans ce monde sans complaisance.


Une conférence parmi d’autres

J’étais venu à sa rencontre dans une salle municipale au Haut du Lièvre, à Nancy, au début des années 1990. C’est un quartier "chaud", sur les hauteurs de l’agglomération, récent, composé de grands immeubles et d’une réputation déplorable. J’imagine qu’Albert Jacquard avait justement tenu à faire sa conférence dans ces lieux, loin d’un grand amphi universitaire au centre ville (comme l’avait fait avec quelques semaines de décalage le professeur académicien Jean Bernard, dans la salle d’honneur de la Faculté de médecine de Nancy).

La salle était remplie, silencieuse, attentive, et buvait les paroles du plaisant savant barbu. Son discours était clair, net, simple sans être simplificateur. De la grande densité intellectuelle, des analogies intéressantes, originales, entre les organisations sociales et l’organisation des cellules vivantes. Pourtant, mélanger sociologie et biologie est souvent casse-cou, d’un point de vue philosophique. Lui avait des idées parfaitement claires, un raisonnement qu’il savait appuyer sur ses observations, une exigence d’exactitude. Et avant tout, une personnalité très accessible, généreuse, passionnée, éveillée.


D’abord un haut fonctionnaire insouciant des tragédies de son temps

Si sa notoriété auprès du grand public, il l’a due essentiellement à son combat pour le logement, aux côtés de l’Abbé Pierre, du professeur Léon Schwartzenberg et de Mgr Jacques Gaillot, Albert Jacquard était avant tout un biologiste reconnu depuis une quarantaine d’années par la communauté scientifique internationale.

Mais, au contraire de nombreux scientifiques réputés, il n’a commencé sa carrière de "savant" que très tardivement, après l’âge de 40 ans. Né le 23 décembre 1925 à Lyon, Albert Jacquard a commencé son existence par de brillantes études (classes préparatoires au lycée Sainte-Geneviève à Versailles, Polytechnique, et le non moins prestigieux Institut de Statistiques de Paris-VI Pierre-et-Marie-Curie, l’une des quinze premières grandes écoles françaises où enseigna notamment Maurice Allais et où étudia …Dominique Strauss-Kahn).

Cela l’a conduit à une carrière assez classique de haut fonctionnaire juste après la guerre. Commencé comme ingénieur méthode dans la manufacture publique de tabac (la Seita), il poursuivit sa trajectoire vers la recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED) à partir de 1965 (il a alors 39 ans).

Il avait 18 ans à la Libération de Paris et il faisait ses études sans s’être préoccupé du monde extérieur (au contraire de François Jacob, un peu plus âgé) : son père était banquier dans la zone occupée et Albert Jacquard avait obtenu son (double) bac à l’âge de 17 ans : « J’étais guidé par la soumission et le conformisme. (…) C’était comme si [la Seconde Guerre mondiale] se déroulait au loin. Je n’ai pas pensé un instant à entrer dans la Résistance. J’étais trop occupé à préparer Polytechnique. » et le 11 janvier 2008, il reconnaissait aussi : « J’ai vécu la Libération comme un événement extérieur. J’ai été très long à m’apercevoir qu’il fallait que je choisisse mon camp. J’étais dans le camp des salauds : ceux qui laissent faire et finalement attendent que toutes les choses s’arrangent. ». Le même manque de prise de conscience se renouvela à l’époque de la guerre d’Algérie : « En 1961, je vivais tout près de l’endroit où des Algériens ont été jetés dans la Seine. Lorsque je l’ai appris le lendemain, j’ai eu honte. J’aurais pu prendre position, mais je n’ai pas bougé. Je suis resté du côté des salauds, ceux qui laissent faire, pendant deux décennies encore. ».


Ensuite, scientifique tardif

Son éveil politique est survenu plutôt dans les années 1980 tandis que son orientation scientifique s’est négociée à la fin des années 1960. C’est une époque où on pouvait être directeur de recherches sans avoir (encore) passé de thèse alors que maintenant, un docteur a beaucoup de difficultés pour être recruté comme simple chargé de recherches.

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Devenu directeur de recherches à l’INED en 1968 (jusqu’en 1991, année de sa "retraite" de la fonction publique), Albert Jacquard s’est spécialisé en génétique des populations après un court séjour à l’Université Stanford (dans la Silicon Valley, en Californie, où enseignent encore actuellement les Français Michel Serres et René Girard, et aussi l’ancienne Secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice), a soutenu sa thèse de doctorat en génétique en 1970 (il avait alors 44 ans) et sa thèse d’État en biologie humaine en 1972 (il avait 46 ans). Très vite, il enseigna dans des universités prestigieuses, Genève (1973-1992), Paris-VI Pierre-et-Marie-Curie (1978-1990) et Louvain (1979-1980). Ses travaux furent consacrés par la communauté internationale, ce qui lui valut de nombreux titres et gratifications diverses, et en particulier deux fonctions intéressantes, expert à l’Organisation mondiale de la Santé (1973-1985) et membre du Comité consultatif national d’éthique (1983-1988).


Enfin, un engagé très médiatique

Sa célébrité scientifique et ce qu’il estimait sa "lâcheté" de jeunesse l’ont encouragé à s’engager à fond dans des actions militantes à partir des années 1980, d’abord pour combattre le racisme (par un groupe d’études et une revue, "Le Genre humain"), puis par des positions de plus en plus en rapport avec l’actualité. Ses combats furent très médiatisés à partir du début des années 2000, notamment avec son soutien aux sans-papiers et à l’association Droit au logement (dont il était le président d’honneur).

Politiquement proche des altermonialistes et des écologistes, Albert Jacquard avait soutenu avec Edgar Morin une liste aux élections européennes du 13 juin 2004 faisant la promotion de l’esperanto (qui n’a obtenu que 0,15% des voix en France et aucune voix ailleurs). Il s’était déclaré partisan de la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle du 22 avril 2012 (qu’il comparait à Jean Jaurès) après avoir soutenu (le 2 mars 2012) les velléités présidentielles de Jean-Marc Governatori (Alliance écologiste indépendante) qui se présenta finalement aux élections législatives du 10 juin 2012 (0,71% des voix).


Une absence qui se ressentira dans le débat public

Même s’il partageait avec Stéphane Hessel un statut médiatique très enviable, celui de "vieux sage" régulièrement invité devant les micros et les caméras (rédacteur habituel dans "Le Monde diplomatique", il était encore récemment chroniqueur hebdomadaire sur France Culture, entre septembre 2001 et juillet 2010, sa dernière chronique date du 23 juillet 2010), il avait de loin cette différence qu’il ne se contentait pas de lâcher quelques mots à la télévision, il avait investi de sa personne par des actions militantes, pas toujours avec discernement, mais toujours avec cette volonté de rendre à l’humain sa dignité. Son combat social le plus connu fut le droit au logement pour les plus démunis mais il s’était aussi préoccupé du nucléaire, de la surpopulation (avec un discours inutilement alarmiste), du conflit israélo-palestinien, et bien d’autres sujets qu’il considérait essentiels.

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Sa bonne humeur, son engagement personnel et ses réflexions parfois pertinentes (pas toujours) manqueront à l’évidence à ce monde fait de plus en plus d’artifices, de narcissisme et de superficialité. Albert Jacquard sera enterré à l’église Saint-Sulpice (Paris 6e, métro Odéon) le jeudi 19 septembre 2013 à 10h00. Beaucoup de ses amis s’y rassembleront.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 septembre 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Podcast des dernières chroniques sur France Culture.
L’Abbé Pierre.
Stéphane Hessel.
Maurice Allais.
François Jacob.
Michel Serres.
Edgar Morin.

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9 réactions à cet article    


  • bakerstreet bakerstreet 16 septembre 2013 12:50

    Que dire, si ce n’est des paroles convenus : « Un grand monsieur..... »


    Mais je me rend bien compte comment ce qualificatif peut paraitre déplacé, à propos d’un homme dont l’intelligence vive, et la pétulance, ne lui avait jamais donné l’ivresse des hauteurs et des vanités imbéciles.
    Lu encore un article de lui dernièrement, où il s’en prenait au QI, à l’évaluation de l’intelligence, à la mise en compétion des enfants.

    Il faisait remarquer qu’Einstein avait été pendant sa scolarité, qu’un élève plutot médiocre....
    De même que Hessel, voilà ces hommes inclassables, qui bousculent les strates dans lesquels on voudrait les enfermer, et qui nous disent que tout se tient, la politique, l’éducation, le social, et la science. 

    Dans un monde qui fait de plus en plus le grand écart, jusqu’au vertige et la chute finale, entre les observations, les projections, et ce libéralisme fou, qui vous pris de faire une expertise pour inventaire, avant que ne passe le bulldozer, un homme qui dérangeait est mort. 

    Sans doute a t’il vécu beaucoup, mais il faisait partie de ces hommes pour qui les autres trouvent que ce n’est pas assez !

    • Vredes Vredes 17 septembre 2013 01:40

      Einstein fût un plagiaire de la relativité de Plank-Poincaré-Lorentz.


    • Claude Courty Claudec 16 septembre 2013 19:15

      Carrière somme toute classique d’un polytechnicien, avec entre autres, à la clé, la direction du Seita, ce qui n’était pas rien à l’époque (notamment en termes de santé publique).

      S’il est aussi anormal de n’être pas de gauche dans sa jeunesse que de l’être encore dans ses vieux jours, cela n’a pas empêché Albert Jacquard de nous distraire, voire de nous enthousiasmer par ses écrits, autant que par ses prises de positions, finalement assez alignées, convenues ou pour le moins « correctes ».
      Membre de cette élite dont il est permis de se demander si sa compassion a d’autre effet que de soulager la conscience collective ; paix à ses cendres

      • Christian Labrune Christian Labrune 16 septembre 2013 19:15

        @ à l’auteur

        Encore un « humaniste » qui disparaît. La mort, ça dure longtemps et c’est toujours bien triste ; ça n’est certainement pas le moment de critiquer le bonhomme.
        Cela dit, les « humanistes » de cette sorte nous ont fait tant de mal que cela dissuade durablement de s’associer jamais au concert des pleureuses !

         


        • Christian Labrune Christian Labrune 16 septembre 2013 19:20

          « , autant que par ses prises de positions, finalement assez alignées, convenues ou pour le moins « correctes ». »

          @Claudec
          « Correctes », oui. Très politiquement correctes ! A l’usage de ceux qui ont besoin des magazines pour se construire une authentique philosophie... de supermarché.


          • appoline appoline 16 septembre 2013 21:23

            Il est, des hommes brillants, pour qui, une vie n’est pas assez longue pour faire éclater leur talent, qu’on les approuve ou non, cela est peu important


            • Croa Croa 17 septembre 2013 09:52

              à nous de continuer son oeuvre smiley

              Personne n’est éternel, mais l’humanité peut-être... ?
              (Quoique ce soit assez mal parti smiley  ! )


            • diverna diverna 17 septembre 2013 10:10

              Notre richesse collective est faite de notre diversité ; l’autre individu ou société nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable.

              Au moment où je devenais étudiant, j’avais trouvé cette citation d’Albert jacquard et, de mémoire, je peux encore citer cette phrase que j’avais inscrit sur une feuille de papier placardée sur ma porte. Depuis, j’avais remarqué ses interventions sur France culture sans vraiment les suivre.

              Je vais dénoter un peu et j’espère qu’avec ce qui précède on n’y verra pas une volonté de dénigrer très éloignée de ma position. Albert Jacquard avait l’énorme culture scientifique de nos Grandes Ecoles et il avait en plus fait un parcours en biologie mais il n’a pas été le grand scientifique qu’on loue dans les média. Aucun prix Nobel de biologie ne lui a échappé et c’est un peu le procès d’une certaine idée de la science qui est en cause ici. Peut on encore avoir une vue globale et profonde de tous les grands domaines de la science ? Nous avons grand besoin en France de davantage de prix Nobel, de scientifiques réellement à la pointe dans leur domaine, des innovateurs. Ce qui me gène, donc, c’est la confusion, car elle souligne à quel point la société française n’est pas assez tendue vers de tels projets.


              • claude bonhomme claude bonhomme 17 septembre 2013 16:42

                ENTRE SCIENCES ET MEDIAS

                Un peu comme vous, mon jeune ami, mais si, comme le dites d’emblée, vous ne partagez pas les idées politiques du disparu. 

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