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L’étonnante courbe du bonheur

Les Français sont plus heureux à 65 ans qu’à 45 ans, voilà ce que révèle l’INSEE. Le résultat de cette enquête pose quand même question : est-il normal que le sentiment de satisfaction des Français se dégrade constamment de 20 à 45 ans ?

L’INSEE vient de publier son "Portrait social" de la France, édition 2008, et, cette année, une des études a pour titre : "Le bonheur attend-il le nombre de années ?" Cette enquête s’intéresse au bien-être des Français, à leur degré de satisfaction. La question de départ qui a été posée à l’échantillon interrogé était : "Dans l’ensemble, êtes-vous très satisfaits, plutôt satisfaits, pas très satisfaits ou pas du tout satisfaits de la vie que vous menez ?"

La courbe obtenue est très contrastée : on remarque que dès 20 ans, la courbe de satisfaction descend pour atteindre son niveau le plus bas entre 45 et 50 ans puis, à partir de 50 ans, elle remonte pour arriver à son plus haut niveau entre 65 et 70 ans.

Pour moi, cette courbe révèle un malaise. Est-il normal que les Français se sentent au fil de leur vie de moins en moins satisfaits ? Est-il normal d’attendre 60 ans pour retrouver le degré de bonheur de ses 20 ans et même attendre ensuite d’avoir 65 ans pour le dépasser largement ?! Non, il y a là quelque chose qui ne va pas ! Tant mieux si on est très heureux à 65 ans évidemment !! mais pourquoi attendre si longtemps ?!

Notre société favorise-t-elle le bonheur ?

L’étude nous précise que l’âge de 45 ans correspond pourtant aux années de la vie où les revenus et la consommation sont les plus élevés. Cela pourrait alors signifier que travailler et consommer ne suffit pas à faire le bonheur des gens. Alors, que se passe-t-il ?

Il est vrai que lorsque, de ma province, je vois, les jours de grève, à la télévision, ces foules qui, matin et soir, arpentent les quais des trains et des métros pour aller travailler, je suis toujours sidérée par ce spectacle et je ne vois pas en effet comment ils pourraient être "très satisfaits" de leur vie... Quand, lorsqu’une usine ferme, je vois ces salariés qui protestent de devoir quitter l’atelier bruyant et leur travail répétitif, je me dis : ils ne sont évidemment pas satisfaits d’être licenciés car c’est leur gagne-pain qu’ils perdent avec parfois peu d’espoir d’en retrouver un autre mais je ne peux m’empêcher de me dire que ce n’était pas non plus une vie professionnelle très facile qu’ils avaient et je me demande toujours quel pouvait bien être leur degré de satisfaction dans leur travail ?
Nous sommes encore une société bien peu évoluée pour que même un travail répétitif et faiblement rémunéré soit perçu comme un bien rare qu’on ne veut pas perdre ! Pourtant, quel jeune nouvellement diplômé a envie de prendre leur place à l’usine, sauf pour quelques mois d’été pour "se faire un peu d’argent" ?! A 20 ans, on est un Rastignac en puissance, lançant son défi à la société : "A nous deux maintenant" mais, rapidement, on se retrouve dans "Les Temps Modernes" et bien désenchanté... et la courbe de l’INSEE commence à descendre... jusqu’à l’âge de la retraite... L’âge de la retraite : pouvons-nous penser qu’il y ait une corrélation entre la retraite et la remontée de la courbe ?! Le travail pourrait-il être responsable du manque de satisfaction des Français ?

Pourtant, nous sommes sur terre pour être heureux.

Notre société est en crise, tout le monde le reconnaît à présent : crise financière, crise économique mais, depuis plusieurs années, on entend aussi parler de la crise d’un mode de vie, un mode de vie qui n’a pas su rendre les gens suffisamment heureux. Or, nous sommes sur terre principalement pour être heureux. Etre heureux, c’est le plus important et tout en découle : car quelqu’un d’heureux va faire le bonheur autour de lui, va aider les autres, va se rendre utile, va faire le bien.

Mais parle-t-on assez de bonheur ? Oh ! on en parle beaucoup dans les revues, dans les petits "livres de sagesse" qui se vendent beaucoup depuis quelques années mais quel père dit à son fils fraîchement bachelier : "L’important, maintenant, c’est d’être heureux" ? Mais quel professeur dit à ses élèves que l’essentiel dans la vie, c’est de trouver le bonheur ?

Le bonheur, on ne le retrouve pas beaucoup dans les discours des hommes politiques, des syndicalistes, des ministres de l’éducation. Les économistes parlent bien du "moral des ménages", mais cette étrange périphrase ne fait allusion qu’à leur consommation d’objets manufacturés. D’ailleurs, je trouve cela étrange car moi, c’est plutôt quand je n’ai pas le moral que j’ai soudain envie de faire les magasins et des dépenses inutiles que je vais regretter ensuite ! Pas vous ?

Les hommes politiques nous promettent parfois du pouvoir d’achat mais pas du bonheur. Normal, me direz-vous, car le bonheur, c’est subjectif et c’est à chacun de se le construire. Admettons ! Et tous ces petits livres de sagesse s’efforcent de donner des clés pour être heureux : comment développer les pensées positives, comment épanouir son corps et son âme etc... mais je pense que cela ne suffit pas. Si, objectivement, les conditions professionnelles et matérielles sont trop difficiles, développer des pensées positives ne suffira pas. Le bonheur dépend de nous, de nos efforts personnels ou de la chance, mais il dépend aussi de la société dans laquelle nous nous trouvons.

Alors, y a-t-il des alternatives à ce modèle de société qui ne rend pas suffisamment heureux ?

Nous avons derrière nous des philosophes qui se sont intéressés au sujet. Je pense aux épicuriens, aux philosophes du Jardin qui avaient fait le choix d’une vie simple et frugale mais en bonne compagnie, ayant compris que pour être heureux, il fallait savoir limiter ses désirs et fuir les désagréments. Il y eut plus tard Voltaire et le jardin de Candide, la "petite société" dans laquelle chacun a renoncé aux vains désirs de richesse et de gloire pour faire simplement fructifier ses talents dans cette modeste communauté où chacun a à la fois sa place unique et une importance pour tout le groupe.

De nos jours, nous avons les partisans de la fameuse devise : "Plus de liens, moins de biens". Je ne sais plus qui l’a créée mais, en tout cas, elle est souvent reprise par les mouvements qu’on appelle "la simplicité volontaire" ou d’un autre terme que j’aime moins "la décroissance". Il y a parfois des articles et des auteurs excessifs dans ces mouvements mais j’apprécie beaucoup le Québecois Serge Mongeau, auteur du livre La simplicité volontaire plus que jamais car il n’y a en lui aucune agressivité mais un profond amour du genre humain. Sa vision de la société et des fonctionnements psychologiques est très lucide et il apporte des solutions. Ainsi il écrit :

"Pour ma part,il y a longtemps que j ai découvert que le "système" - la société de consommation dans laquelle je vis- nous enferme, individuellement, dans une cage qui nous laisse de moins en moins de choix véritables et de vraie liberté. Que les barreaux de la cage soient dorés ne change rien à la réalité de l’aliénation profonde de ses prisonniers"

ou encore :

" Le bonheur est aujourd’hui perçu comme la satisfaction non seulement de tous les besoins, mais également des goûts et même des souhaits. Satisfaction devient saturation . Mais ce gavage n’est pas source d’épanouissement, car le propre de la société de consommation, c’est de proposer constamment de nouveaux biens (ou de nouvelles présentations de l’ancien), de susciter de nouveaux "besoins", d’attiser les convoitises. Il ne faut jamais que les gens soient satisfaits."

Il souhaite une nouvelle économie, "une économie centrée sur les besoins" et une société dans laquelle le travail répond à 3 critères : être utile à la société, contribuer à l’épanouissement personnel et s’intégrer harmonieusement à l’écosystème. Il préconise des réseaux d’entraide, des ateliers communautaires et des coopératives d’habitation, des formes d’entreprise avec une gestion collective, des expériences de développement local, et le partage du travail, tout cela pour favoriser à la fois l’autonomie de l’individu et le lien communautaire.

En fait, notre société est obnubilée par le travail (la production) et la consommation et, pour beaucoup, elle n’est peut-être pas assez conviviale, pas assez axée sur les véritables besoins de l’être humain : avoir du temps libre, du temps pour soi et pour ses proches, ne pas gaspiller son temps dans des déplacements professionnels ou des semaines de travail trop longues, prendre le temps de vivre plutôt que de consommer.

C’est chacun de réfléchir à ce qui lui convient le mieux mais, ce qui est sûr, c’est qu’une courbe comme que l’INSEE vient de montrer est vraiment choquante.


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