La Bicyclette blanche, où l’on comprend qu’en 1967 Mai-68 était déjà perdant dans l’Histoire

A ne pas rater, un énième livre d’exception paru chez l’excellent éditeur Allia qui, par on ne sait quel miracle de la production, réussit à produire des bouquins à l’ancienne, avec des feuillets reliés avec du fil et collés ensuite, bref, du solide, pas comme ces livres faits de feuilles individuelles collées approximativement et qui, au bout de trois lectures, pour peu qu’on écarte le bouquin, commence à se décomposer en feuilles volantes. Allia utilise en plus un papier de qualité supérieure permettant une calligraphie sans faille, pas comme dans ces produits de grandes maisons d’édition avec des caractères qui bavent sur un papier qu’on dirait buvard. En plus, les livres édités chez Allia sont denses et richement illustrés en photographies d’époque. Ce qui est le cas de cette dernière parution signée Joe Boyd, White Bicycle, qu’on trouve pour 20 euros seulement. Je vous laisse comparer avec les m... présentées en tête de gondole dans les hypermarchés, édités par Le S... ou Gr...
La « bicyclette blanche », c’est le symbole d’une époque, celle où une génération allait changer sensiblement le monde, introduisant une nouvelle culture, un mode de vie, un sens existentiel et surtout une musique qui, très tôt, s’est reconnue comme originale et s’est définie comme le Rock avec un R majuscule. Cela s’est passé en peu de temps, je dirais sept pour ma part, entre 1962 et 1969, entre les premiers concerts de Dylan, des Beach Boys, des Stones, des Beatles et le tragique événement à Altamont en 1969. Joe Boyd, l’auteur de White Bicycle, a vécu de l’intérieur cette époque de folie, de passion, d’enthousiasme où, à Amsterdam, les Provos, activistes gauchistes de l’époque, précédant nos soixante-huitards, avaient imaginé, bien avant Decaux et le vélib, la mise à disposition de vélos de couleur blanche pour des déplacements en ville, et ce, gratuitement. Par la suite, des vandales ont eu vite raison de cette belle idée, ce qui symbolise l’extinction des idéaux de 1960 sur fond d’hédonisme et de développement technique des sociétés. C’est donc à partager l’esprit des sixties que nous convie Joe Boyd. Dont le livre ravira tous les sexagénaires ayant goûté les aspirations, les prestations, les tenues, les substances illicites de cette époque où la jeunesse crut l’espace de quelques années qu’elle pouvait changer le monde. Ou du moins une certaine jeunesse, issue plutôt des classes moyennes et petites-bourgeoises. En misant autant sur quelques intellectuels, Marcuse notamment, que sur les nouvelles formes musicales. My White Bicycle étant aussi le titre (inspiré par les Provos) du premier morceau d’un trop méconnu album du groupe Tomorrow, au sein duquel sévissait un virtuose de la guitare, Steve Howe, dont on connaît les prestations au sein du groupe de rock progressif Yes. Tomorrow, groupe britannique. Autre symbole de cette époque et Joe Boyd ne cache pas ses affinités avec cette scène qui a su récupérer l’énergie des musiciens noirs américains. N’a-t-on pas dit que les Stones étaient des Blancs jouant une musique de bluesmen afro-américains.
Ceux qui veulent revivre et comprendre quelques traits de cette époque à travers son expression artistique la plus emblématique se délecteront de ces pages. En filigrane du texte se dessinent également quelques zones contrastées, mais éclairantes sur le fonctionnement d’un monde déjà voué à se sacrifier sur l’autel du profit et qui, avec ses allumés, de fantastiques musicos, épicuriens, libertaires, inventifs, a vu une autre option se dessiner et une partie de cache-cache vite récupérée par la puissance du système et ses gestionnaires. Money du Pink Floyd résume en une chanson cette conclusion générale qui ne doit pas occulter les zones underground de résistance et de contre-culture qui se sont transmises à travers les labels indépendants, la scène alternative, les lieux branchés et décalés. Mais le rock de masse l’a emporté comme la culture de masse. Joe Boyd nous délivre un livre testament en quelque sorte, un témoignage de comment fut déjà entériné l’enterrement, pour ceux qui lisent rétroactivement, de ce formidable mouvement culturel autant que politique, en l’espace de quelques années, une mort déjà signée en 1967 dixit l’auteur, soit un an avant Mai-68. Ces choses sont dites explicitement en plusieurs pages, notamment de 267 à 272.
« Le contraste entre le printemps et l’automne 1967 à Londres instilla les premiers doutes » (p. 271), voilà qui résonne aussi avec les désillusions précoces à Berkeley, après l’euphorie des années 1964-1966. Qui sait si ces rares années ont mis l’espérance trop haute et trop célère pour que la descente soit aussi rapide, bad trip comme on dit, avec ou sans ingestion de substance. Sartre aurait dit suite logique du groupe en fusion. « Après avoir ouvert en grand les portes d’un monde auparavant connu seulement des marginaux, les pionniers sont passés à autre chose, laissant aux masses le soin d’ajouter les drogues aux forces innombrables qui entraînent notre société vers le chaos et la médiocrité. Quant au legs musical des années 1960, d’autres générations décideront s’il s’avère plus durable que celui des autres décennies du XXe siècle. Je ne parierais pas contre » (p. 267). Ah que voilà des paroles bien édifiantes, attestant que cette génération, aussi déjantée, dandy et désinvolte qu’elle parut, avait en son fond, en ses racines, des exigences de valeurs, presque aristocratiques, qu’on ne retrouve plus et qui mettent ces gens du rock au-dessus de nos piètres notables politiciens et médiatiques que l’on nous sert dans le menu des célébrités à toute heure. Boyd est explicite sur cette culture authentique et le rejet de la nouveauté superficielle (p. 51), cet amour porté au blues, à cette expression de la spiritualité noire et, qui sait, universelle.
Ces cinq pages du livre valent un livre de philosophie sur cette époque. Elles vont droit au but. Boyd se plaît à souligner cette valeur spirituelle et morale d’une génération qui savait se relier au passé, et qui y tirait sa force « Je me rappelle avoir senti pendant mon adolescence que le passé était si proche que je pouvais le toucher. J’entendais ma grand-mère parler de Vienne au début du siècle et jouer du Brahms dans un style depuis longtemps oublié » (p. 269). Boyd évoque aussi ces années à Princeton assis à écouter de vieux disques le rendant obsédé par le passé. Belle confession qui confirme ce qu’on savait de la génération 68, loin d’être si hédoniste, plutôt épicurienne et très cultivée, instruite par les écrivains du passé, une atmosphère à la limite du désenchantement que quelques cinéastes ont su capter. Jean Eustache par exemple, avec quelques réalisateurs d’une vague dite nouvelle qui s’est servi du passé comme d’un levier. Mais le plus fulgurant de ces cinéastes, capable de transpercer les âmes en les mettant en scène, ce fut Robert Bresson dont le film Le Diable probablement incarne la face cachée de ces espérances issues de 1960 et maintenant enterrées par la nostalgie, la commémoration et l’oubli. Comme le dit Boyd, l’Histoire ressemble actuellement à un collage post-moderne où tout se décline sur l’horizontalité et le nivellement des valeurs. Je dirais même, en une pirouette que seuls les lecteurs de Daumal et du théâtre indien saisiront, un nivellement des saveurs !
Poursuivons ce flash sociologique d’une époque où les activistes et les inventeurs de l’existence avaient suffisamment de moyens pour réaliser leurs buts, sans doute y avait-il une adéquation entre les moyens et les espérances, le niveau de vie grandissant et les espoirs qu’il faisait naître. Ce n’est pas un point de détail. En quelques lignes, Boyd résume cette relative prospérité dont bénéficiait la musique sur fond de croissance économique nettement perceptible et perçue, alors que, de nos jours, « les gens sont soi-disant plus riches aujourd’hui, cependant la plupart ont le sentiment qu’il n’ont pas assez d’argent et le temps est un bien encore plus précieux » (p. 268). Il y avait un surplus de temps et d’argent en 1960, dit Boyd en ajoutant que le resserrement fiscal et la crise du pétrole qui a profité aux puissants sans qu’il n’y ait aucune conspiration, ce qui est exact, car les dominants ont toujours le dernier mot. Je souscris en ajoutant qu’il y avait aussi une intelligence des gens à utiliser ce temps et cet argent, ce qui nous distingue de notre époque de masse à fort niveau de vie, artificiel, richement payé si on le mesure à l’impuissance des gens à se sentir aux prises avec l’avenir et la prise en main d’un destin inventé librement et joyeusement partagé. Boyd le dit explicitement, « les protestataires d’aujourd’hui ressemblent à des paysans devant les portes du château en comparaison des foules unies et déterminée que j’ai rejointes en 1960 ». Et de poursuivre en louant cette presse d’époque qui relayait le mouvement, lui donnant assurance et confiance. Rien à voir avec les valets médiatiques de nos jours, inféodés à un Système qu’ils servent (et s’en servent) sans le comprendre dans ses racines. Comme si ce progrès technique avait signé la mort des libertés fondamentales et naturelles autant que divines de l’humain. La messe est dite ! Elle célèbre aussi le voyage de l’idéalisme à l’hédonisme, autre point-clé décliné par Boyd pour signifier le destin d’une époque avec un événement qu’il situe en 1965, en appuyant sa thèse sur les nouvelles chansons de Dylan qui, ayant délaissé le didactisme de la chanson à texte politique, s’est plu à mettre en musiques et en paroles des incantations de sa vie personnelle, décadente, égocentrique et brillante (p. 111).
En 1960, Dylan avait capté ces facéties du temps, Time are a changing, chantait-il. Maintenant, le temps déchante, les gens sont dans la prison de l’éphémère, les chaînes de l’efficacité immédiate et du pragmatisme, la peur de manquer de moyens pour assouvir des plaisirs subsidiaires d’enfants gâtés devenus gâteux. Et la démission ou du moins l’absence d’une nouvelle aristocratie issue du rock ! Et d’une bourgeoisie qui ne sait plus emprunter, ni aux classes supérieures, ni aux intellectuels, ni aux classes inférieures. Comme si un temps riche de flamboyance avait cramé son époque ne laissant qu’un désert nihiliste, que quelques rares braises inspirées par le souffle que l’esprit pourraient rallumer !
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