Métro, boulot, salauds, ou #balancetonporc en sous-sol

D’aucuns ont, semble-t-il, été choqués par la forme de la campagne "#balance ton porc". Et de fait, cette initiative ayant pour objectif de libérer la parole des femmes pose des questions éthiques du fait de l’usage des mots choisis pour désinhiber les victimes de harcèlement, d’agressions sexuelles, voire de viols.
Pour autant, dès lors que les femmes qui « balancent » sur le web sous ce hashtag provocateur le font sans délation, autrement dit en dénonçant les faits qu'elles ont subis sans désigner nommément la personne visée, il n’y a pas de problème. Cela ne devient choquant que si des noms sont livrés à l’opprobre public – au lieu d’être prononcés uniquement dans le cadre de poursuites judiciaires – ou bien encore si les détails de date, de lieu et de personnalité de l’agresseur permettent d’identifier celui-ci à coup sûr.
Pour ce qui est de l'usage du mot « porc », là non plus, il n’y a pas de problème car ce ne sont évidemment pas tous les hommes qui sont visés, mais uniquement ceux qui se comportent mal et méritent de ce fait le qualificatif de « porc » accolé à des agissements de nature sexuelle imposés à des femmes ou des jeunes filles non consentantes. Rejeter ce mot au motif que les hommes, aussi répugnants soient-ils, ne sont pas des « porcs » revient à s'interdire de dénoncer les « vautours » de la finance, un terme pourtant très souvent employé sans que quiconque en soit choqué.
Le texte qui suit n’est pas un article, mais un extrait du roman Moi, Antoinette Védrines, thanatopractrice et pilier de rugby (Maurice Léger, Publibook, 2006), directement en rapport avec la campagne #balancetonporc. Derrière le ton humoristique de cette plongée dans les tunnels du métro parisien, c’est la réalité des pratiques subies par de nombreuses voyageuses qui est illustrée dans cet extrait.
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... Il existe à Paris une chose extraordinaire. Et je ne parle pas de la Sainte-Chapelle. Ni du Louvre. Ni de la Tour Eiffel. Et moins encore du Moulin Rouge. Non, je parle d’une réalisation géniale, d’un outil incontournable et mondialement connu. Un truc enchevêtré qui circule sous la ville et régule ses flux vitaux à la manière d’un système sanguin : le métro.
Parfois inconfortable, souvent surchargé, toujours bruyant, on y croise des millions d’individus, mais aussi des chiens, des chats, des rats, des souris, des grillons et même, je le tiens d’un agent de la RATP, des perroquets, des reptiles, des singes, des fennecs et des mangoustes ! Sans compter les milliards de micro-organismes qui se sont donné le mot pour coloniser le réseau depuis le jour où l’un d’eux, plus téméraire que les autres, s’est hasardé à poser ses pseudopodes dans une rame brinquebalante avant de s’exclamer en direction de ses potes : « Eh, les mecs ! Venez donc là, c’est super, il fait chaud et y’a à becqueter pour tout le monde ! » Pas folle l’amibe, elle a entendu le message, et avec elle tout ce que la ville compte de virus, de bactéries, de vibrions, de bacilles, de protozoaires et autres machins bizarroïdoformes.
Je ne vous dis pas la nocivité du lieu ! D’ailleurs, c’est simple : tout corps qui survit à une immersion d’une heure dans le métro peut être considéré comme définitivement immunisé. À ce propos, il ne faut pas se fier aux apparences : le plus résistant dans le genre humain, ce n’est pas le montagnard du Queyras, enfoncé jusqu’aux cuisses dans des congères glacées, ni le marin-pêcheur du Guilvinec, submergé par les déferlantes à bord de son chalutier. Le plus résistant, je l’affirme avec force, c’est le Parisien moyen, celui qui transpire chaque jour dans la cohue des rames. Métro-boulot-dodo-costaud. Bourré d’anticorps, le Parisien. Absolument increvable. Et il a intérêt à l’être parce qu’il est complètement cerné. Pas seulement par des « keums chelous » venus de leur banlieue pour lui latter la tronche, histoire de se donner un peu de bon temps, ou par des commandos de pickpockets venus le délester de ses picaillons. Il y a pire : l’armée du néant, les combattants invisibles, les bataillons de streptocoques, de staphylocoques, de gonocoques et autres bidules infectieux qui l’enveloppent matin et soir aux heures de pointe, le Parisien. Une main sur la poignée de la porte et ce sont des millions d’agresseurs qui se jettent sur lui avec une seule idée dans le noyau : le niquer !
Hélas pour eux, le combat est inégal car le bougre est puissamment armé. Tout petit, il a été plongé par ses parents dans le bouillon de culture métropolitain. Il a collé ses lèvres contre les vitres, tripoté les barres, caressé les sièges, avant de sucer avec délectation ses doigts parfumés à l’essence de prolétaire et de clodo. Tout ça pour dire que ce n’est pas une agression microbienne de plus qui va le perturber, le Parisien. Même ses anticorps ne se dérangent pas pour si peu, ils rigolent et restent bien au chaud, en attendant une vraie menace. Increvable, je vous dis !
Ce constat fait, on ne peut pas résumer le métro à une confrontation avec des germes délétères. Expérience faite, je peux aujourd’hui l’affirmer en connaissance de cause, il répond à une triple nécessité : transporter les millions d’usagers de la mégalopole ; assurer durant la journée un gîte aux clochards et à leurs chiens ; permettre aux frustrés et aux refoulés d’assouvir dans l’anonymat leurs fantasmes et leurs obsessions.
Sur ce dernier point, je pourrais vous en raconter des tonnes.
À commencer par mon tout premier voyage sur la ligne 7 avec Marion, le jour même de notre embauche.
Il y avait eu ce matin-là quelques débrayages de personnel à la suite de l’agression d’un conducteur. Les rames de métro, déjà très chargées en temps normal, étaient bondées comme jamais. Poussées par la déferlante migratoire des populations laborieuses, nous avions pourtant été propulsées, Dieu sait comment, à l’intérieur d’un wagon, puis comprimées dans la masse humaine comme des harengs en caque. En moins confortable, les harengs sont formels !
Passé Châtelet et de nouvelles convulsions du magma humain dans lequel nous étions engluées, je m’étais retrouvée calée contre une barre d’appui. Une bien curieuse barre qui mesurait dans les quinze centimètres de hauteur et s’imprimait avec insistance entre mes fesses en ponctuant chaque secousse de la rame d’un vigoureux coup de boutoir. Une barre sexuée ! Par manque d’expérience, je m’étais dégagée sans esclandre.
Quant à Marionnette, rose à Châtelet, elle était devenue rouge à Palais-Royal et pivoine à Opéra, chacune de ces étapes marquant la progression d’une main exploratrice sous les plis de sa jupe. « Allez Marion, tu en verras d’autres ! » lui avais-je lancé à la sortie du métro après qu’elle m’eut raconté sa mésaventure.
Elle en avait vu d’autres effectivement, et moi avec. À cela près que, depuis, nous avions appris à nous défendre.
Maladroitement dans les premiers temps, avec des attaques personnelles contre l’agresseur supposé. Mauvais ça, très mauvais : le mec n’est plus protégé du regard des autres par l’anonymat et il se sent agressé à son tour, surtout si vous lui avez balancé en public une apostrophe du genre : « Ça vous ennuierait de retirer votre main de sous ma jupe ? »
Généralement la réponse fuse aussitôt : « Mais ça va pas, elle est complètement piquée, celle-là ! » Ou alors : « Non mais, t’as vu ta tronche, hé ! morue ? Faudrait pas prendre tes désirs pour des réalités ! »
Et toc, ça vous retombe sur le blair. Pour un peu, c’est vous la coupable ! Cela étant, vous avez quand même gagné sur un point : le peloteur effectue une prudente et rapide retraite. En revanche, si votre jupette n’est plus squattée, vous êtes devenue le point de mire général. Ou du moins vous croyez l’être car, ne vous faites pas d’illusion, les autres voyageurs se contrefoutent de votre problème. Ça fait belle lurette qu’ils n’en ont plus rien à cirer de ce genre d’incidents. Si on devait sonner la charge à chaque fois qu’une nana se fait mettre la main au cul...
Autre danger de la riposte personnalisée : vous pouvez vous planter. Comme la fois où, agacée par un gugusse qui me tripatouillait les miches, j’avais tourné la tête vers lui en l’invitant vertement à explorer autre chose que ma petite culotte. Fatale erreur : sa main gauche bidouillait un walkman récalcitrant et la droite était prise dans un plâtre. J’avais bonne mine.
En fait, la troisième main appartenait à un costard-cravate perdu dans la contemplation du plan de ligne affiché au-dessus de la porte. Un costard-cravate ! A priori pas le genre à te masser le croupion. Tu parles ! Ce sont les pires. D’accord, on se fait aussi palucher par des gros rustauds ou par des ados libidineux, mais ceux-là sont maladroits ou manquent d’assurance, quand ils n’ont pas une peur bleue de se faire piquer. Le costard-cravate, lui, sait parfaitement ce qu’il veut, il est malin et a l’habitude de dissimuler sa perversion sous son uniforme de respectabilité. Il procède en douceur, évalue la résistance, progresse par paliers à la manière d’un plongeur de haute mer et, pour peu que la victime soit paralysée par la peur du scandale, va jusqu’au bout de son désir.
Femmes, mes sœurs, n’ayez plus peur de réagir lorsque vous êtes confrontées à ce type d’agressions. Costard-cravate ou pas, il y en a marre de se faire tripoter le troufignon, ras le bol de se faire malaxer l’arrière-train, plein le dos de se faire impunément chatouiller le minou. Faites comme moi, engagez-vous sans hésiter dans la voie des représailles silencieuses : coup de pompe vachard dans le tibia par-ci, coup de coude vengeur dans l’estomac par-là, sans oublier le nec plus ultra de la répression : le coup d’épingle vicelard dans la viande du bonhomme. Rien de tel pour évacuer les doigts indiscrets ou faire débander le gros porc qui vous colle. Foi de Toinon.
Maintenant, si vous êtes une adepte convaincue de la non-violence, il n’y a guère de solution. Sauf à manifester votre irritation bruyamment, mais surtout de manière anonyme, j’insiste sur ce point. Quitte à attirer l’attention sur vous. Dans ce cas, utilisez de préférence le mode humoristique, il mettra les rieurs de votre côté. Choisissez par exemple une formule comme celle-ci : « Une main s’est égarée entre mes cuisses. La pauvrette recherche désespérément son propriétaire. » Ou alors, sur le mode comminatoire : « Le mec qui a fourré sa main sous ma jupe a dix secondes pour la retirer, sinon ça va saigner ! » Ou bien encore, sur un ton calme mais lourd de menaces : « Je préviens gentiment le type qui explore mes sous-vêtements qu’il arrive en terrain miné ! »
Je vous le garantis pour avoir moi-même expérimenté ces différentes formules : c’est très efficace et vous êtes instantanément déparasitée. Encore faut-il oser tenir ce genre de propos en public ! Bien que cela ne me dérange pas le moins du monde, pour ma part, je préfère quand même l’épingle. Question de goût ! ...
*****
On peut évidemment procéder comme Toinon, mais il semble que les temps soient mûrs pour un changement radical auquel les campagnes « #balance ton porc » ou « #MeToo » n’auront pas été étrangères. La parole des femmes est assurément en voie de libération, et il ne fait pas de doute que les pervers du métro en subiront les conséquences. En dénonçant en temps réel les agissements de leurs agresseurs, les victimes du métro devraient en effet pouvoir désormais compter sur des réactions solidaires là où il n’y avait naguère qu’indifférence de la part des autres voyageurs. Croisons les doigts pour qu’il en soit ainsi !
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