« Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité.
Nous avons choisi à la place le surmenage pour les uns et la misère pour les autres ; en cela nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y pas de raison de persévérer dans la bêtise indéfiniment ».
Voici ce que déclarait* il y a près de quatre-vingts ans, le mathématicien, philosophe et futur prix Nobel de littérature, Bertrand Russell.
Hélas, l’excellent homme, pourtant déjà sexagénaire quand il prêchait ainsi, péchait par optimisme.
Car plutôt qu’à travailler moins, la bêtise toujours recommencée, qui jamais de sa vie n’a ouvert une œuvre de Russell, nous incite à travailler plus et le plus longtemps possible.
La bêtise dit qu’il faut travailler jusqu’à un âge avancé et cotiser au moins 41 ans -45 demain ?- pour obtenir une pension à taux plein. Un tel système, qui prétend soulager l’économie du poids des retraites en contraignant les vieux à trimer le plus longtemps possible, écarte mécaniquement du marché de l’emploi ceux qui précisément payent les retraites des anciens, les jeunes.
Conséquemment, pousser les gens à cesser de travailler au plus tard à 55 ans, assurerait le plein emploi de la jeunesse en libérant des millions de postes.
Ces jeunes au travail cotiseraient pour leurs ainés et l’économie réalisée sur les salaires pour cause d’absence d’ancienneté n’irait pas dans la poche des patrons ou des actionnaires, mais servirait à compléter les pensions dont le montant maximal serait équivalent au revenu moyen d’un cadre moyen.
Au-delà, on voit des retraités prospères qui donnent à leurs enfants dans la dèche l’argent qu’ils ont en trop. C’est bien, mais ça serait beaucoup plus sain en terme de justice sociale comme en terme de rapports familiaux si les vieux touchaient moins en rentes et leurs rejetons davantage en salaires.
On ne verrait donc plus des Daniel Bouton** empocher 2000 € par jour et nul ne s’en plaindrait en dehors de l’intéressé, auquel on apprendra à lire les grands textes de sorte qu’il découvre lui-même qu’un être humain ne peut pas dépenser quotidiennement une telle somme, ce qui rend son versement inutile puisque la vie n’est pas éternelle et qu’un linceul n’a pas de poches.
Qui a déjà travaillé sait que la plupart des objectifs quotidiens du salarié pourraient être réalisés en quatre heures, au maximum en six, plutôt qu’en huit.
Vous haussez les épaules ? Décomptez-donc de vos heures de boulot le temps que vous passez sur Facebook et en réunions interminables qui pourraient être bouclées en 10 minutes, et vous conviendrez que je ne suis pas loin du compte.
Il y a des millions de travailleurs qui s’emmerdent au boulot des heures durant parce que le conformisme partagé par le plus grand nombre, les employeurs en tête, veut qu’ils demeurent à leur poste même s’ils n’ont plus rien à y faire.
D’ailleurs, les stakhanovistes comme M.Sarkozy ont beau faire l’éloge du labeur forcené, ils pensent au fond comme moi, puisqu’en ne remplaçant qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, ils reconnaissent implicitement que ces derniers pourraient d’ores et déjà travailler à mi-temps tout en fournissant le même rendement.
Aussi, plutôt que de supprimer stupidement des emplois qui ne se créeront pas ailleurs, on pourrait conserver le même nombre de postes en les passant à mi-temps pour le même salaire sans rien changer à la situation actuelle, qui est « intenable » depuis trente ans, alors pourquoi pas vingt de plus ?
Ce qui est possible dans la fonction publique l’est aussi dans le privé.
C’est une monstruosité que de voir un quinquagénaire épuisé se casser les reins avec une pioche alors que des jeunes gens bourrés d’énergie la gaspillent à faire la manche dans la rue.
Mettons le quinqua à la retraite et partageons son job avec deux jeunes. Ils se fatigueront moins, deux fois moins longtemps et ce qu’ils gagneront sera toujours plus que le rien qui fait leur ordinaire.
Quant aux professions libérales, aux commerçants, aux artisans, rien ne les empêche de diviser dès maintenant par deux leur temps de travail.
Ils gagneront moins, c’est tout, et pour nombre d’entre eux, ce sera encore largement assez pour vivre (vous pariez combien qu’un dentiste à mi-temps vit largement mieux qu’un smicard ?).
Le plombier mettra encore plus de temps à venir vous dépanner ?
Pas si on double le nombre des plombiers. Idem pour les boulangers, les médecins, et toutes les professions que vous voudrez.
Le plein emploi ne passera pas par le délire mortifère de la surexploitation de soi-même, mais par la réduction du temps de travail associée à la multiplication des travailleurs.
Evidemment, une telle révolution copernicienne, qui descendrait le travail du piédestal factice, où l’ont mis ceux qui profitent de celui des autres, pour lui rendre sa vraie nature, un mal nécessaire***, qui fera du temps libre la vraie valeur des hommes débarrassés de la morale d’esclave, n’ira pas sans quelques sacrifices de la part des travailleurs, tels qu’accepter de gagner moins pour partager son emploi avec un autre, tels que de faire profiter la collectivité de tout revenu excédant un rapport de 1 à 10, tels que de renoncer d’avoir pour ultime rêve celui de creuser devant le pavillon en lotissement une piscine utilisable quinze jours par an ou d’ancrer au port un bateau de plaisance sortant huit jours tous les deux ans.
*in Eloge de l’oisiveté.
** ex-pédégé de la Soc’Gen’, comme disent les gens branchés finance.
*** dont on exclura, bien sûr, le travail passion, qui ne concerne malheureusement que bien peu de monde.