Majority Report : éloge de l’hypersurveillance

Un tempérament un peu soupe-au-lait, des traits légèrement durs qui la rendent néanmoins sexy, jugée aussi ravissante qu’odieuse par ses collègues, l’inspecteur Yasmina Azir n’en suscite pas moins leur profond respect et un certain attachement.
La ténébreuse policière dirigeait l’enquête sur la disparition de Helen Blackburn, 8 ans, qui pédalait hier après-midi près de la résidence familiale. Sa mère avait juste détourné le regard quelques instants pour répondre à un bref coup de fil. Un plan alerte-enlèvement fut déclenché. Dans les médias, sur les sites d’infomédiaires et sur tous les affichages interactifs, une photographie 3D pivotante et des informations détaillées de la fillette apparurent régulièrement.
Yasmina redoutait plus un perpétuel sentiment de culpabilité que les foudres de la presse ou l’épée de Damoclès de sa hiérarchie. D’autant plus que la petite Helen est dans la même classe que son fils. Comment lui expliquer qu’elle n’avait pas réussi à retrouver sa camarade ?
Il pleuvait des cordes. Ses essuie-glaces dataient de la préhistoire. Ses pneus aussi. Sa ceinture à peine détachée, des flashes encerclèrent son véhicule. Les constables Jenkins et Owen l’aidèrent à franchir la meute affamée de journalistes. Une fois à l’intérieur, Yasmina se dirigea prestement vers un local hermétiquement clos, saturé d’ordinateurs et occupé par une dizaine de cyberflics. Le colossal lieutenant Okwandjo la rejoignit dans un angle de la pièce.
-
Quoi de neuf ?
-
Rien. Les Blackburn reçoivent des visites, des e-mails et des
coups de fils de soutien en continu
depuis la disparition de leur fillette.
-
Et la vidéosurveillance ?
-
Pas grand-chose jusqu’ici. Aucune caméra ne couvrait nettement
leur jardin.On a analysé
toutes les vidéos sur les quinze derniers jours. La
reconnaissance biométrique et
l’ANPR
ont identifié tous les habitués du quartier ainsi que
leurs proches. Ils n’ont tilté que
pour des véhicules et des employés de la poste, de UPS,
de Fedex, du gaz, de l’électricité,
des télécoms et autres réparateurs qui
intervenaient pour X ou Y raisons totalement
justifiées. On a tout vérifié, chaque visite
était planifiée et enregistrée par les prestataires.
Les webcams wifi autour des domiciles des pédophiles n’ont
rien donné de juteux.
Idem pour leurs mobiles et leurs PC.
-
Les mini-drones
sont déjà opérationnels ?
-
Brown, Nadaradji et Jones ont opté pour les versions aéroterrestres. Ainsi, on pourra les radioguider
vers un toit ou un arbre. Ils en ont installés sur toutes
les artères secondaires, les
sentiers et les pistes cyclabes menant vers le district. En configurant son matériel, Jones
a été surpris par deux mères au foyer et un
pasteur qui ont un peu rechigné. Mais, sans
plus. Le kidnappeur a certainement du changer ses habitudes pour
choper la petite. S’il vit ou travaille dans le coin, alors il reviendra sûrement à
une heure ou après un délai inhabituels.
-
Au fait, tu as obtenu l’autorisation d’un juge pour faire tout ça
?
-
Non, mais la semaine dernière...
-
La semaine dernière, il y avait une alerte orange sur tout le
territoire !
-
Hey ! Laisse-moi finir : c’est la divisionnaire qui m’a laissé
carte blanche.
-
La divisionnaire ?... Okay. C’est bon pour cette fois. Mais, dès
que l’enquête est classée, tu
désinstalles tout ce bordel. Pour l’effacement complet des
logs et des registres, O’Maley
et Wang sont à ta disposition. Si nous réussissons,
tant mieux. Si nous échouons,
l’inspection aura nos têtes sur un plateau d’argent. A défaut
de leur interdire ce
plaisir, vendons chèrement notre peau.
-
Reçu cinq sur cinq... La divisionnaire est déjà
chez toi.
Yasmina referma la porte vitrée de son bureau. Une dame longiline aux cheveux courts argentés, un tantinet aristocratique, l’attendait patiemment, fumant une cigarette avec un sourire ironique. La divisionnaire Jackson et elle entretiennent leur complicité en se titillant mutuellement.
-
Surtout, ne te gênes pas. Prends tout le paquet pendant tu y es.
-
Où as-tu déniché ces merveilles ? Même la
Russie n’en fait plus depuis qu’elle dans l’Europe.
-
Dans un marché camerounais. Y’a plus qu’en Afrique qu’on en
trouve.
-
Ma dernière c’était en 2012.
-
Tu étais jeune et polie.
-
Tu ne remplaces jamais tes néons ? C’est une véritable
nuit africaine ici.
-
C’est peut-être une nuit insuffisamment africaine qui t’a menée
jusqu’ici...
-
Juste avant que je déboule dans ta crypte, un ami au GCHQ
m’a rendu une petite visite.
-
Il a apporté des friandises ?
-
Mieux que ça. Allume ton machin et file-moi ton câble.
J’ai une sainte horreur des voies aériennes.
Ton fils encaisse le coup ?
-
Pour l’instant, ça a l’air d’aller. Il restera chez ses
grand-parents jusqu’à ce que cette histoire
finisse.
Jackson sortit son omniphone de sa poche et le relia à un câble translucide. Trois secondes suffirent à Yasmina pour télécharger quelques gigaoctets dans son ordinateur portable avant de déconnecter.
-
Comme tu le sais, le GCHQ peut farfouiller dans tout ce qui se lit,
se regarde et s’écoute sur
la terre comme dans le ciel de sa Majesté. C’est la
vidéosurveillance d’une station électrique
à 35 km d’ici. Que vois-tu ?
-
Rien de sulfureux. Des automobilistes qui rechargent leurs véhicules
et repartent.
-
Dans le genre observatrice j’ai connu mieux... Recule de trois minutes
et concentre-toi sur
la pub interactive de la borne électrique. Ca vaut le détour.
-
Une dame recharge, paye avec son mobile... De la pub pour un
shampoing, une eau minérale,
un séjour au Maroc... Elle repart... Un monsieur dans la
quarantaine... Il cherche son
mobile, il fouille sa voiture... De la pub pour Yoogle Toys, du
fast-food, un baladeur fluo
Yoogle... Tiens, c’est bizarre... Il a trouvé son mobile. Il
paye, il recharge... De la pub pour
un après-rasage, une chaîne sportive, une barre
céréalière... Pourquoi ces pubs pour
gamins tout d’un coup ?
-
Il t’en a fallu du temps pour les remarquer... Le gars dans la
quarantaine qui cherche son mobile,
comment sont ses vitres ?
-
Complètement fumées. Explique-moi. Je suis un peu
larguée.
Yasmina
pianota sur son clavier en conversant avec sa supérieure.
Grâce à un zoom numérique sur la vidéo
haute fidélité de la station électrique, elle
obtint le numéro minéralogique d’une Ford Mondeo bleue
aux vitres fumées, l’identité de son propriétaire,
ses coordonnées et diverses données afférentes.
-
Qui finance le matériel et tous les accessoires informatiques
de l’école de ton fils ?
-
Yoogle. Pourquoi ?
-
J’ai un petit-fils également inscrit dans cette école.
Qu’a offert Yoogle aux écoliers l’année
dernière en échange d’un matraquage publicitaire ?
-
Des PC portables, des tablettes graphiques, des blousons, des
T-shirts et plein de trucs.
-
Quelle est la particularité de tous ces objets made by Yoogle
?
-
Ils comportent tous une puce biométrique Yoogle.
-
Vue l’hégémonie de cette firme sur le Web, sur
l’Internet mobile et dans l’informatique diffuse et grâce à un accord préférentiel avec
Intel, ses puces biométriques disposent d’un
signal et d’une portée légèrement supérieurs
à la moyenne... Que faisait la petite Blackburn
avant de disparaître ?
-
Selon sa mère, elle était sur son vélo et
portait son son blouson Yoogle.
-
Dans le jargon du GCHQ, les vêtements Yoogle font partie des
trackjackets.
En attendant
que le gars aux vitres fumées trouve son mobile, le balayage
radiobiométrique de
la borne électrique a d’abord capté la fréquence
de la puce du porteur le plus proche...
-
En l’occurrence une puce Yoogle. L’affichage pub a aussitôt
adapté son contenu au profil
du porteur...
-
Conclusion, mademoiselle Yasmina ?
-
Derrière ces vitres fumées, il y a peut-être un
enfant à bord... La petite Blackburn !
-
A toi de jouer !
« Il s’appelle Jeffrey Cunningham. Il a 43 ans, célibataire sans enfant, habite et travaille ici à temps plein comme trésorier-comptable dans un hypermarché. Actuellement en congés pour une semaine. Aucun casier judiciaire. Il paye ses impôts et ses amendes et a été hospitalisé pour une péritonite quand il avait 13 ans. »
Des photos 3D de Cunningham, de son véhicule et autres données afférentes furent instantanément transmises à toutes les patrouilles, à tous les mini-drones et à tous les serveurs de Scotland Yard. Un quart d’heure plus tard, la Ford Mondeo bleue fut reperée, géolocalisée et visualisée en temps réel par l’ANPR, puis interceptée sur un étroit carrefour en T. Grâce aux caméras HD radio-orientables des voitures et motos de police, l’inspecteur Azir, la divisionnaire Jackson, le lieutenant Okwandjo et leurs collègues suivirent l’arrestation en direct sous divers angles. Mais, point de Helen Blackburn à bord. Seulement son blouson dans le coffre.
Une radio crachota : « O’Maley, Brown et Singh. On a scanné et fouillé le domicile de Cunningham de fond en comble. Rien de rien. »
Yasmina se replia doucement vers son bureau. « Qui gagnera aujourd’hui ? Les clopes ou le chocolat ? »
A suivre.
Au prochain épisode, les médias collaboratifs et l’environnement se mêleront de l’enquête sur la disparition de Helen Blackburn.
Note de l’auteur : Je ne prétends guère avoir les talents narratifs d’un romancier. A travers cette fiction basée sur des technologies existantes ou émergentes, je spécule simplement sur les atouts et les dérives potentiels de la technosurveillance généralisée dans des circonstances malheureusement fréquentes.
9 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON