Mais qui parle de punir, de flageller, d’expier ? Vous allez trop souvent à la messe. Il est question de mémoire et de réflexion. Que le sujet soit plus douloureux que d’autres, certainement, mais est-ce que cela l’invalide pour autant ? En ce cas, interdiction de parler de la mort, de la guerre, de la vie, de la paix, de l’avenir du monde, des cors aux pieds.
Pour commencer, jetez un oeil dans la presse, le sujet n’est pas spécialement rebattu, pas plus du moins que la bulle immobilière, les maladies cardio-vasculaires, le réchauffement climatique, comment maigir en se goinfrant, que sais-je encore, tous sujets têtes de gondole.
Ensuite l’argument : attention continuer à évoquer les camps c’est donner du grain à moudre aux néo-nazis et néos de tous poils, est tout de même un argument un peu court et, poussé à son terme, il aboutit à un théorème d’une espèce singulière : parler de la barbarie c’est risquer de la subir.
Enfin, qu’il finisse par rester peu de survivants des camps et que ça ne vaille donc plus la peine de s’emmerder avec ces fadaises, c’est une curieuse façon de raisonner. Ca serait comme un bistrot où on attend que le dernier client soit parti pour fermer la boutique ? Il reste, je crois, 3 ou 4 « poilus » de la première guerre. Quand le dernier aura cassé sa pipe faut-il rayer des programmes d’histoire le chapitre sur la guerre de 14-18 ? Ce n’est pas pour faire chaud au coeur des survivants et se montrer sympa envers eux (les malheureux, tout ce qu’ils ont subi !), non ce n’est pas seulement par compassion qu’on peut réfléchir sur les camps mais c’est parce que la question dépasse, et largement, le plan de l’anecdote historique ou celui de la recherche des responsabilités : il s’agit d’un phénomène humain dont les enseignements sont riches pour l’appréhension et la compréhension de toute une série d’activités et de comportements humains (l’aliénation au travail, le rapport à la loi, le système répressif, la manipulation de l’opinion, les procédures de contrôle et de contrainte sociales, etc.). C’est d’ailleurs ce qu’un certain nombre d’entre eux a fait (on pense d’abord à Primo Levi). Refuser de voir cela, en se contentant de maugréer un « ils nous saoûlent avec leurs histoires » c’est passer à côté de l’essentiel, qui n’est pas, en effet et comme vous le dîtes, de taper sur les allemands, les français ou les esquimaux mais de tirer profit de l’éclairage inédit que cette expérience monstrueuse grandeur nature a apporté sur l’humain.