A Nouvel Hermès
Merci pour cet article, avec lequel je suis à moitié d’accord. Je suis d’accord que la gauche s’est reniée en abandonnant la question sociale - le problème des inégalités économiques. Cet embourgeoisement était peut-être déjà en cours en 68, mais je crois qu’il s’est surtout développé dans les années 70. En 68, il y avait encore toute une rhétorique marxiste. L’expression « lutte des classes » n’était pas encore un gros mot. Et je crois que, pour beaucoup de soixante-huitard, ce n’était pas seulement une rhétorique. Il y eut de réelles tentatives de rapprochement entre le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier à cette époque.
Là où je ne vous suis plus, c’est quand vous parlez des questions sociétales. J’ai peut-être mal compris votre article, mais vous semblez considérer ces questions comme superficielles par rapport au vrai problème, qui serait la question sociale. Sur ce point, je ne vous suis qu’à moitié. Il est certain qu’ on ne peut prétendre lutter contre le racisme ou le sexisme si on ne s’attaque pas en même temps au problème des inégalités sociales. Les femmes et les « immigrés » (qui sont souvent français et fils de Français) sont souvent les premières victimes des injustices sociales. Mais cela ne fait pas pour autant des questions sociétales des problèmes sans importance.
Dans les années soixante, on avait tendance à sous-estimer les injustices faites aux femmes, aux non-blancs ou aux homosexuels. On était souvent aveugle au fait que ces injustices étaient également présentes dans les milieux populaires, et pas seulement chez les affreux bourgeois. Puis le féminisme, l’antiracisme et les mouvements gays et lesbiens ont eu le vent au poupe. Malheureusement, cela a coïncidé avec un abandon de la lutte des classes et une trahison de la gauche. Mais cela ne veut pas dire que ces mouvements étaient en soi illégitimes. Quelqu’un comme Bourdieu est la preuve concrète qu’on peut être à la fois engagé dans la lutte contre les inégalités sociales et dans les combats « sociétaux » (cf. par exemple, La domination masculine, un livre très intéressant qu’il a écrit vers la fin de sa vie).