Un exemple de façonnage dépolitisant des perceptions fut l’introduction du
communautarisme ethnique en France par le Front National au début des années 1980.
Probablement inconscient du rôle d’idiot utile qu’on allait lui faire jouer dans ce vaste plan
d’ingénierie des perceptions, le FN a eu comme impact sociétal d’implanter durablement la perception de l’apparence physique dans le logiciel de la culture politique française. Avant le Front National, la couleur de la peau ou le type ethnique étaient certes perçus, mais n’entraient pas dans la composition du discours politique. Ces données biométriques étaient reléguées au second plan de la perception d’autrui, à un niveau anecdotique, elles n’étaient pas « politiquement » perçues, car c’était la classe sociale qui servait de discriminant quasi exclusif. En l’espace de quelques mois, aux alentours des années 1983-84, sous l’influence conjuguée du Front National et d’une élite politico-médiatique complice et trop heureuse de faire prendre durablement le leurre en orchestrant de faux débats par la création de SOS Racisme comme faux remède à un faux problème, les gens se sont mis à se regarder dans la rue en remarquant soudainement la couleur de la peau, le type ethnique, et en se positionnant « politiquement » à partir de ces caractéristiques, en prenant parti pour ou contre, en entretenant un débat, avec soi-même ou les proches, bref en mobilisant du temps d’attention sur ces questions. Le faux problème de l’apparence physique était créé. Dans les médias ou les repas de familles, on ne parlait plus des pauvres et des riches, mais des blancs et de leurs « potes » colorés. Le degré zéro de la pensée politique était atteint, l’attention était détournée de la question du capital, le leurre avait rempli son rôle. Une nouvelle réalité politique venait d’être construite, dans laquelle la couleur de la peau et le type ethnique se mettaient à jouer un rôle plus important que les revenus et le salaire.