Bonjour
Michel.
Intéressante
réflexion. Je m’interroge depuis longtemps sur un des effets pervers du
libéralisme économique et politique, en l’occurrence sur l’apologie de
l’individualisme. Ayant vécu aux Etats-Unis, j’y ai été frappé par la
prévalence totale des solutions individuelles sur les solutions
collectives : les gens se débrouillent, doivent être eux-mêmes, et vénèrent
tous le mythe des grands entrepreneurs. D’ailleurs, le cinéma holliwoodien est
essentiellement consacré à la promotion de héros qui se dressent seuls, ou
presque, contre l’adversité, les complots, la tyrannie. Les seules aventures
collectives admises sont le sport ou la guerre, mais en société, l’individu
doit se démarquer et s’affirmer, seul.
Ce modèle,
nous l’avons adopté progressivement, c’était le modèle dominant, le modèle
« de la liberté ». Couplé à l’essor technologique et économique, il a
participé à disloquer progressivement le tissu social, en autonomisant les
unités, ce que vous appelez les Mois.
Notre
société souffre cruellement de cet effilochement. Chacun peut effectivement se
replier sur soi, vivre à l’écart, vivre en dehors, si on excepte le travail et
la famille, et encore… Même pour se nourrir, on n’est plus obligé de parler, ni
à la caissière, ni à l’employé de fast food. L’argent s’obtient par des
machines, les achats se font en ligne, les transports se font de moins en moins
en commun. Chacun donne son avis sur la toile, mais on ne se concerte plus. La
société se fissure en autant d’électrons libres. Et les sentiments de dérive et
de solitude finissent par submerger la masse. C’est aussi cette absence de
débat direct entre membres de petites communautés qui alimente le sentiment
d’impuissance actuelle face aux dérives politiques et économiques de nos cadres
de vie.
C’est
peut-être naïf, mais je suis persuadé que les petites communautés d’antan, du
passé, de l’histoire et de la préhistoire, procuraient d’avantage de
satisfaction à leurs membres, nonobstant la précarité et l’inconfort de ces
époques. Une phrase tirée d’un vieux bouquin d’histoire me trotte en
tête : « à l’âge de quinze ans, le jeune gaulois reçoit des mains de
son père le glaive et le bouclier qui ne le quitteront plus jusqu’à sa
mort ». Cette assertion est sans doute historiquement contestable, et participe
peut-être d’une imagerie d’Epinal, mais il me plaît de penser qu’à l’époque
chacun savait qui il était et à quoi il servait.
Ces tribus
perdues, nous tentons encore de les reconstituer, maintenant et toujours, en
adhérant à des groupes, des organisations, des mouvements, des équipes, un
quartier, un style de vie… Il me paraît évident que nous ne saurions nous en
passer. Il est urgent de repenser la société, de fond en comble, et de
permettre aux petites communautés de réexister, pour rendre son sens à
l’individu.