Déçu par quoi ?
Merci beaucoup de m’offrir l’occasion d’y répondre.
Mais vous serez déçue
On ne peut être déçu que par ses illusions, sur soi et/ou sur les autres
Nous sommes tous déçus par nos illusions mais les déceptions très bien partagées ne font pas relief, pas singularités, alors personne n’en parle (parmi les déceptions bien partagées il y a celle de notre immortalité, dont nous faisons le deuil progressif aux alentours de nos 30 ans)
En général, quand nous parlons publiquement de déception, il s’agit ni de déception très partagée ni de déception d’ordre ultra privé mais plutôt de déception par rapport à un contexte. Et s’il y a déception par rapport à un contexte, à une société, à une culture, c’est parce qu’on aura vécu un changement brutal soit au sein d’un même contexte (quand un enfant subit le divorce de ses parents par exemple) soit parce qu’on aura changé de pays, de culture, de contexte.
Une grenouille placée dans une eau qui monte lentement en température n’est pas surprise. Alors qu’on est très déçu par de l’eau qu’on croit froide et qu’on découvre brûlante.
Quand on est depuis son enfance dans la réalité de « Liberté Egalité Fraternité » on ne peut pas en être déçu. Quand on découvre cette réalité après avoir fantasmé dessus pendant des années, on ne peut être que déçu.
Dans mon cas, il y a certes la déception due au divorce de mes parents mais c’est trop ordinaire pour valoir d’être dit. J’ai surtout vécu un changement brutal de contexte social et culturel à 15 ans
Commençons avec un cas qui n’est pas le mien :
En 1960, en Martinique, des planteurs Blancs disposent encore d’ouvriers esclaves. Charles de Gaulle fait une visite éclair (sa femme ne sort même pas de l’avion) à Fort-de-France, y livre du rêve-de-France et invite les Antillais à venir en France pour y travailler.
Ils vont être séduits et débarqueront à Orly (Depuis, il y a plus d’Antillais en Métropole qu’aux Antilles).
Tout leur voyage étant organisé et groupé, à peine débarqués ils sont immédiatement mis en cars et envoyés dans un endroit dont ils n’avaient jamais entendu parler, Crouy Sur Ourq, à 100 bornes à l’Est de Paris. Surprise. Là, on les conditionne pour qu’ils ne se sentent plus dévolus qu’à des emplois peu qualifiés et qu’ils s’y tiennent. Eux qui croyaient qu’ils allaient désormais « marcher sur un tapis rouge » se découvrent attendus pour passer l’aspirateur. Ensuite Paris, l’hiver, le gris, le froid. Ces gens qui vont à l’enterrement-métro tous les matins (Pour un Antillais, tant de monde en habit de ville signifiait qu’ils allaient à un enterrement. Et tout ça sous terre).
Et c’est en France qu’ils découvrent qu’ils sont considérés comme des descendants d’esclaves et que les métros Blancs les méprisent « Des Français Noirs, ça n’existe pas, Bamboula, retourne sur ton cocotier »
Et dix ans après cette dégringolade, ils découvrent que dans leur barre HLM, les souchiens se barrent et on y place des sous-antillais, des gens encore plus méprisés qu’eux.
Voilà comment et de quelle manière les Antillais ont été déçus.
Ils sont donc passés d’un état d’innocence où ils ne savaient pas qu’ils étaient surtout des esclaves à un état de culpabilité quoi qu’ils fassent.
Dans mon cas, il y a également de ça mais avec des particularités qui rendent la chute plus vertigineuse.
Jusqu’à 14 ans, à Saïgon, entre mon père Viet et ma mère Picarde, je regardais des dizaines de films du genre péplum ou Disney ou western, je lisais aussi Hugo, Zola, Sand, Ségur, les encyclopédies. J’avais donc énormément d’images de « mon autre pays » en tête.
Or, en tant que fils d’un traître qui couche avec une colonisatrice, en tant que bâtard B/J, j’étais absolument rejeté par les hordes de gamins rieurs qui avaient les meilleurs raisons du monde de me prendre pour cible avec leur lance-pierre. Comme mes parents feignaient d’ignorer ma singulière problématique, je n’ai pu qu’encaisser et intérioriser. Du coup, je n’ai pas du tout investi mes transcendances en terre Vietnamienne.
Je ne plantais mes espoirs d’un monde plus fraternel que dans mon monde intérieur illustré et argumenté de tout ce qui « venait de France ». J’étais bien plus familier avec Brigitte Bardot, Jeanne Hachette et Sainte Blandine qu’avec mes voisines.
Quand je suis arrivé en France, en 66, Il était hors de question pour moi d’être déçu de la réalité française puisque j’avais tout misé dessus et que j’avais coupé les ponts avec le Vietnam.
Je me suis entêté à idéaliser la France et l’esprit occidental. Ca m’a amené à prendre toutes sortes de positions longtemps idéalistes, à la manière de Lancelot-Hugo-Verne-Dunant dans les livres. Tellement idéalistes que même les Français ne peuvent pas comprendre.
Quand je faisais connaissance avec Notre-Dame de Paris depuis Saïgon et grâce à Hugo, je pensais que tous les Français en caressaient les pierres avec les yeux mouillés. Une fois ici, j’ai été très choqué de voir des Français pisser dessus et chier autour.
J’ai donc été fatalement déçu par la France et, contrairement aux Antillais, non seulement je ne pouvais pas réinvestir dans ce Vietnam qui n’avait voulu ni de moi ni de mes cadets ni de ma mère, qui n’avait surtout pas voulu l’Eurasiennité génétique (alors qu’ils adoraient la mixité et le syncrétisme culturels) mais je ne disposais pas du moindre support vietnamien pour réimplanter dedans. Les Antillais en France, se retrouvent entre eux et réimplantent leurs espérances dans la diaspora qu’ils forment (ce qui ne manque jamais de générer des inventions culturelles). Moi, je suis resté aussi isolé en France que je l’étais au Vietnam.
Je vous remercie encore de m’’avoir posé la question.
18/01 16:18 - Robert Biloute
@easy : ça m’arrive, je suis plus ou moins disponible, plus ou moins disposé.. et aussi (...)
18/01 11:51 - easy
Salut Robert, Merci à vous Je découvre incidemment que vous êtes physicien et regrette de ne (...)
17/01 18:05 - Robert Biloute
@luluitou merci d’avoir posé la question @easy merci d’y avoir répondu. Nous avons (...)
08/05 14:36 - easy
« »« »« En plus si je les couche il faudrait d’abord être sûr d’avoir obtenu leur (...)
08/05 14:34 - easy
Déçu par quoi ? Merci beaucoup de m’offrir l’occasion d’y répondre. Mais (...)
08/05 00:30 - hommelibre
Beaucoup de choses et d’idées à réfléchir, je n’arrive pas à les coucher sur (...)
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