J’abonde dans le sens de cet article, bien que j’étais à l’époque
de la loi Gayssot en faveur de celle-ci. Je l’étais pour deux raisons :
1. La récurrence des arguments antisémites. Si la raison devait
être efficace contre ceux-ci, elle aurait du l’être depuis
longtemps. Pourquoi alors ne pas essayer la voie judiciaire, afin de
passer à autre chose plutôt que de répéter sempiternellement
les mêmes arguments et contre-arguments ?
2. Il y a des raisons de penser que le racisme est un comportement
partiellement inné. Laisser la liberté au discours raciste, ce serait
alors un peu comme de laisser les publicitaires utiliser des scènes
explicitement sexuelles pour attirer l’attention sur leurs produits. Si
c’est interdit, c’est bien pour protéger la liberté des
consommateurs.
Je suis depuis revenu sur ces arguments, je dirai ci-dessous à quelle
occasion. Contre le premier argument, parce qu’il est illusoire
d’espérer atteindre une Fin de l’Erreur, un état du monde dans lequel
la raison n’aurait plus à combattre. Oui, il faudra toujours
répéter et répéter encore les mêmes évidences, montrer
encore les mêmes preuves. Il faut s’y résoudre, et "imaginer Sisyphe
heureux".
Et contre le deuxième argument, parce que nous sommes
irrémédiablement submergés par tout ce qui nous détermine et
nous influence. La liberté ne consiste pas à être indépendant
et libre de toute influence, mais plutôt à accueillir les influences
que nous choisissons, et à faire l’effort de déjouer celles qui nous
sont imposées.
Ce qui m’a mené à ces réflexions, à part mes quelques lectures
et autres influences (heureuses ?), c’est le vote en première lecture de
la loi sur le génocide des Arméniens. Sous prétexte de haute
moralité, de dénonciation indispensable, le parlement Français
s’est ingéré dans un débat entre Turcs et Arméniens. Le but
d’un tel débat ne doit pas être une condamnation stérile, mais une
libéralisation de sociétés encore trop peu assurées
d’elles-mêmes.
Mais quel est alors le but de cette loi ? Électoraliste, mais ce n’est pas
un défaut en soi. Le problème est qu’elle vise surtout à flatter
cette partie de l’électorat qui craint l’entrée de la Turquie dans
l’UE. En la désignant comme coupable de négation de crime contre
l’humanité, comme moralement inférieure et donc indigne de notre
club, on fait secrètement plaisir à ceux qui considèrent que les
musulmans sont forcément incapables de nous rejoindre dans notre
(supposée) marche vers le progrès.
Il n’aura donc fallu que quelques années pour que cette atteinte à la
liberté d’expression se mette au service de ce qu’elle prétendait
combattre : la xénophobie.