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Commentaire de Pierre-Marie Baty

sur En URSS le communisme n'existait pas !


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Pierre-Marie Baty 1er juin 2012 19:21

Bonjour M. Schweizer.

Votre dernière phrase me semble indiquer une certaine méconnaissance de la juste appréciation qu’avaient les Soviétiques, et qu’ont toujours les Russes de ce que vous appelez le « monde libre » — dont j’imagine que vous voulez parler des démocraties représentatives occidentales.

Il faut tout d’abord que vous sachiez que pour un Russe, et pour tous les Soviétiques en général, le mot « liberté » n’a pas du tout le même potentiel de valeur positive qu’elle porte pour, par exemple, un Américain. Là où le peuple américain voue un culte quasi religieux aux concepts de « liberté » et de « démocratie », idéaux indépassables selon lui et panacées définitives de tout système politique et social, le Russe a une vision beaucoup moins romantique et beaucoup plus pragmatique de ces concepts. Pour un Américain, « liberté » est synonyme d’épanouissement, de bonheur et de possibilité de succès ; mais pour un Russe, « liberté » est synonyme de danger potentiel, d’anarchie et du risque que quelqu’un de plus intelligent que les autres utilise cette absence d’autorité à l’encontre de ses voisins. Ainsi, l’expression « peuples libres » a-t-elle à peu près autant d’attrait pour un le peuple russe que le mot « discipline » en aura pour un Italien. Vous avez d’ailleurs pu constater combien les « marches des millions », abondamment médiatisées dans nos pays, qui devaient fédérer des millions de Russes épris de liberté contre la réélection de Vladimir Poutine en Russie ont été dans les faits un bide monumental.

Le peuple Russe ne voulait pas la démocratie davantage que n’importe quel autre système. Malgré toute la propagande des Soviets, il est resté profondément apolitique. Le peuple Russe considère le pouvoir politique avec le même fatalisme que nous considérons les intempéries. Cette désaffection pour la chose politique s’explique aisément : n’ayant jamais été consultés (sauf quand des référendums furent organisés à la fin de l’époque soviétique) sur l’organisation du pouvoir, ils ne se sentent pas responsables des agissements de celui-ci. En France, quand nos présidents se comportent mal, nous en éprouvons de la honte ; parce que nous savons que si ce président est en place, c’est à cause de nos suffrages. Il n’y a rien de tel en Russie. En Russie, on va aux élections comme on s’acquitte d’une formalité désagréable, et bien souvent, on élit la personnalité qui montre le plus d’autorité, de poigne, car elle rassure l’inconscient des électeurs : au moins, le pays ira dans une direction bien lisible. Les Russes vouent encore aujourd’hui une certaine admiration à Staline, tout comme ils vénèrent la mémoire des tsars autoritaires comme Ivan le Terrible ou Pierre le Grand. Au moins avec eux, disent-ils, on sait où on va.

Essentiellement, les revendications du peuple soviétique pendant la Glasnost étaient de deux ordres : de meilleures conditions de vie, tout d’abord, et la fin des passe-droits de la nomenklatura (privilèges et corruption). Ces aspirations n’avaient rien de politique, elles étaient totalement utilitaristes. On voulait que cesse la hausse des prix, et on demandait au gouvernement d’agir contre l’inflation en fixant le prix des denrées une fois pour toutes. On voulait un meilleur achalandage des magasins d’Etat, et donc que le Plan mette l’accent sur la production de biens de consommation, plutôt que sur l’industrie militaire et les infrastructures. Et surtout, on voulait que l’Etat arrête de réformer des secteurs entiers de l’économie à tort et à travers. Les gens recherchaient de la stabilité, et cette stabilité était selon eux garantie au mieux par la préservation des habitudes soviétiques. Il était hors de question de déconstruire l’Union, ils voulaient au contraire la préserver à plus de 75%, comme l’a montré le référendum que Gorbachev a organisé pour tenter de faire face aux vélléités séparationnistes d’Eltsine. Vous voyez peut-être la Perestroika comme un mouvement de libération longtemps attendu mais sachez que pour les Russes, ce fut surtout ressenti comme un tsunami de catastrophes dont ils se demandaient quand cela allait s’arrêter. C’est la raison pour laquelle Gorbachev reste, après Eltsine, le plus honni de leurs dirigeants, tenant ces deux-là collectivement responsables de la désintégration de leur cadre de vie souvent inconfortable et même parfois ubuesque, mais rassérénant parce que prédictible.

Nous avons une vision profondément déformée de l’expérience soviétique, ici en occident. Il faut accepter la possiblité d’avoir tort sur toute la ligne, en préalable d’une réinformation impartiale sur le sujet. Je vous souhaite de l’entreprendre, vous y apprendrez des choses étonnantes.

Bonne journée


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